STENDHAL, Le Rouge et le Noir, Livre premier, chapitres 1 – 30

STENDHAL, Le Rouge et le Noir, Livre premier, chapitres 1 – 30


STENDHAL
LE ROUGE ET LE NOIR CHRONIQUE DE 1830 I Une petite Ville.
Put thousands together Less bad,
But the cage less gay. hobbes.
La petite ville de Verrières peut passer pour l’une des plus jolies de la Franche-Comté.
Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de tuiles rouges, s’étendent sur la pente
d’une colline, dont des touffes de vigoureux châtaigniers marquent les moindres sinuosités.
Le Doubs coule à quelques centaines de pieds au-dessous de ses fortifications, bâties
jadis par les Espagnols, et maintenant ruinées. Verrières est abritée du côté du nord
par une haute montagne, c’est une des branches du Jura. Les cimes brisées du Verra se couvrent
de neige dès les premiers froids d’octobre. Un torrent, qui se précipite de la montagne,
traverse Verrières avant de se jeter dans le Doubs, et donne le mouvement à un grand
nombre de scies à bois ; c’est une industrie fort simple et qui procure un certain bien-être
à la majeure partie des habitants plus paysans que bourgeois. Ce ne sont pas cependant les
scies à bois qui ont enrichi cette petite ville. C’est à la fabrique des toiles peintes,
dites de Mulhouse, que l’on doit l’aisance générale qui, depuis la chute de Napoléon,
a fait rebâtir les façades de presque toutes les maisons de Verrières. À peine entre-t-on dans la ville que l’on
est étourdi par le fracas d’une machine bruyante et terrible en apparence. Vingt marteaux
pesants, et retombant avec un bruit qui fait trembler le pavé, sont élevés par une roue
que l’eau du torrent fait mouvoir. Chacun de ces marteaux fabrique, chaque jour, je
ne sais combien de milliers de clous. Ce sont de jeunes filles fraîches et jolies qui présentent
aux coups de ces marteaux énormes les petits morceaux de fer qui sont rapidement transformés
en clous. Ce travail, si rude en apparence, est un de ceux qui étonnent le plus le voyageur
qui pénètre pour la première fois dans les montagnes qui séparent la France de l’Helvétie.
Si, en entrant à Verrières, le voyageur demande à qui appartient cette belle fabrique
de clous qui assourdit les gens qui montent la grande rue, on lui répond avec un accent
traînard : Eh ! elle est à M. le maire. Pour peu que le voyageur s’arrête quelques
instants dans cette grande rue de Verrières, qui va en montant depuis la rive du Doubs
jusque vers le sommet de la colline, il y a cent à parier contre un qu’il verra paraître
un grand homme à l’air affairé et important. À son aspect tous les chapeaux se lèvent
rapidement. Ses cheveux sont grisonnants, et il est vêtu de gris. Il est chevalier
de plusieurs ordres, il a un grand front, un nez aquilin, et au total sa figure ne manque
pas d’une certaine régularité : on trouve même, au premier aspect, qu’elle réunit
à la dignité du maire de village cette sorte d’agrément qui peut encore se rencontrer
avec quarante-huit ou cinquante ans. Mais bientôt le voyageur parisien est choqué
d’un certain air de contentement de soi et de suffisance mêlé à je ne sais quoi
de borné et de peu inventif. On sent enfin que le talent de cet homme-là se borne à
se faire payer bien exactement ce qu’on lui doit, et à payer lui-même le plus tard
possible quand il doit. Tel est le maire de Verrières, M. de Rênal.
Après avoir traversé la rue d’un pas grave, il entre à la mairie et disparaît aux yeux
du voyageur. Mais, cent pas plus haut, si celui-ci continue sa promenade, il aperçoit
une maison d’assez belle apparence, et, à travers une grille de fer attenante à
la maison, des jardins magnifiques. Au-delà c’est une ligne d’horizon formée par
les collines de la Bourgogne, et qui semble faite à souhait pour le plaisir des yeux.
Cette vue fait oublier au voyageur l’atmosphère empestée des petits intérêts d’argent
dont il commence à être asphyxié. On lui apprend que cette maison appartient
à M. de Rênal. C’est aux bénéfices qu’il a faits sur sa grande fabrique de clous, que
le maire de Verrières doit cette belle habitation en pierres de taille qu’il achève en ce
moment. Sa famille, dit-on, est espagnole, antique, et, à ce qu’on prétend, établie
dans le pays bien avant la conquête de Louis XIV. Depuis 1815 il rougit d’être industriel
: 1815 l’a fait maire de Verrières. Les murs en terrasse qui soutiennent les diverses
parties de ce magnifique jardin, qui, d’étage en étage, descend jusqu’au Doubs, sont
aussi la récompense de la science de M. de Rênal dans le commerce du fer. Ne vous attendez point à trouver en France
ces jardins pittoresques qui entourent les villes manufacturières de l’Allemagne,
Leipsig, Francfort, Nuremberg, etc. En Franche-Comté, plus on bâtit de murs, plus on hérisse sa
propriété de pierres rangées les unes au-dessus des autres, plus on acquiert de droits aux
respects de ses voisins. Les jardins de M. de Rênal, remplis de murs, sont encore admirés
parce qu’il a acheté, au poids de l’or, certains petits morceaux du terrain qu’ils
occupent. Par exemple, cette scie à bois, dont la position singulière sur la rive du
Doubs vous a frappé en entrant à Verrières, et où vous avez remarqué le nom de Sorel,
écrit en caractères gigantesques sur une planche qui domine le toit, elle occupait,
il y a six ans, l’espace sur lequel on élève en ce moment le mur de la quatrième terrasse
des jardins de M. de Rênal. Malgré sa fierté, M. le maire a dû faire
bien des démarches auprès du vieux Sorel, paysan dur et entêté ; il a dû lui compter
de beaux louis d’or pour obtenir qu’il transportât son usine ailleurs. Quant au
ruisseau public qui faisait aller la scie, M. de Rênal, au moyen du crédit dont il
jouit à Paris, a obtenu qu’il fût détourné. Cette grâce lui vint après les élections
de 182 *. Il a donné à Sorel quatre arpents pour un,
à cinq cents pas plus bas sur les bords du Doubs. Et, quoique cette position fût beaucoup
plus avantageuse pour son commerce de planches de sapin, le père Sorel, comme on l’appelle
depuis qu’il est riche, a eu le secret d’obtenir de l’impatience et de la manie de propriétaire,
qui animait son voisin, une somme de 6,000 fr. Il est vrai que cet arrangement a été critiqué
par les bonnes têtes de l’endroit. Une fois, c’était un jour de dimanche, il y
a quatre ans de cela, M. de Rênal, revenant de l’église en costume de maire, vit de
loin le vieux Sorel, entouré de ses trois fils, sourire en le regardant. Ce sourire
a porté un coup fatal dans l’âme de M. le maire ; il pense depuis lors qu’il eût
pu obtenir l’échange à meilleur marché. Pour arriver à la considération publique
à Verrières, l’essentiel est de ne pas adopter, tout en bâtissant beaucoup de murs,
quelque plan apporté d’Italie par ces maçons, qui au printemps traversent les gorges du
Jura pour gagner Paris. Une telle innovation vaudrait à l’imprudent bâtisseur une éternelle
réputation de mauvaise tête, et il serait à jamais perdu auprès des gens sages et
modérés qui distribuent la considération en Franche-Comté. Dans le fait, ces gens sages y exercent le
plus ennuyeux despotisme ; c’est à cause de ce vilain mot que le séjour des petites
villes est insupportable pour qui a vécu dans cette grande république qu’on appelle
Paris. La tyrannie de l’opinion, et quelle opinion ! est aussi bête dans les petites
villes de France qu’aux États-Unis d’Amérique. II Un Maire.
L’importance ! Monsieur, n’est-ce rien ? Le respect des sots, l’ébahissement des
enfants, l’envie des riches, le mépris du sage.
Barnave. Heureusement pour la réputation de M. de
Rênal comme administrateur, un immense mur de soutènement était nécessaire à la promenade
publique qui longe la colline à une centaine de pieds au-dessus du cours du Doubs. Elle
doit à cette admirable position une des vues les plus pittoresques de France. Mais, à
chaque printemps, les eaux de pluie sillonnaient la promenade, y creusaient des ravins et la
rendaient impraticable. Cet inconvénient, senti par tous, mit M. de Rênal dans l’heureuse
nécessité d’immortaliser son administration par un mur de vingt pieds de hauteur et de
trente ou quarante toises de long. Le parapet de ce mur pour lequel M. de Rênal
a dû faire trois voyages à Paris, car l’avant-dernier ministre de l’Intérieur s’était déclaré
l’ennemi mortel de la promenade de Verrières ; le parapet de ce mur s’élève maintenant
de quatre pieds au-dessus du sol. Et, comme pour braver tous les ministres présents et
passés, on le garnit en ce moment avec des dalles de pierre de taille. Combien de fois, songeant aux bals de Paris
abandonnés la veille, et la poitrine appuyée contre ces grands blocs de pierre d’un beau
gris tirant sur le bleu, mes regards ont plongé dans la vallée du Doubs ! Au-delà, sur la
rive gauche, serpentent cinq ou six vallées au fond desquelles l’œil distingue fort
bien de petits ruisseaux. Après avoir couru de cascade en cascade, on les voit tomber
dans le Doubs. Le soleil est fort chaud dans ces montagnes ; lorsqu’il brille d’aplomb,
la rêverie du voyageur est abritée sur cette terrasse par de magnifiques platanes. Leur
croissance rapide et leur belle verdure tirant sur le bleu, ils la doivent à la terre rapportée,
que M. le maire a fait placer derrière son immense mur de soutènement, car, malgré
l’opposition du conseil municipal, il a élargi la promenade de plus de six pieds
(quoiqu’il soit ultra et moi libéral, je l’en loue), c’est pourquoi dans son opinion
et dans celle de M. Valenod, l’heureux directeur du dépôt de mendicité de Verrières, cette
terrasse peut soutenir la comparaison avec celle de Saint-Germain-en-Laye. Je ne trouve quant à moi qu’une chose à
reprendre au COURS DE LA FIDÉLITÉ ; on lit ce nom officiel en quinze ou vingt endroits,
sur des plaques de marbre qui ont valu une croix de plus à M. de Rênal ; ce que je
reprocherais au Cours de la Fidélité, c’est la manière barbare dont l’autorité fait
tailler et tondre jusqu’au vif ces vigoureux platanes. Au lieu de ressembler par leurs
têtes basses, rondes et aplaties, à la plus vulgaire des plantes potagères, ils ne demanderaient
pas mieux que d’avoir ces formes magnifiques qu’on leur voit en Angleterre. Mais la volonté
de M. le maire est despotique, et deux fois par an tous les arbres appartenant à la commune
sont impitoyablement amputés. Les libéraux de l’endroit prétendent, mais ils exagèrent,
que la main du jardinier officiel est devenue bien plus sévère depuis que M. le vicaire
Maslon a pris l’habitude de s’emparer des produits de la tonte. Ce jeune ecclésiastique fut envoyé de Besançon,
il y a quelques années, pour surveiller l’abbé Chélan et quelques curés des environs. Un
vieux chirurgien-major de l’armée d’Italie, retiré à Verrières, et qui de son vivant
était à la fois, suivant M. le maire, jacobin et bonapartiste, osa bien un jour se plaindre
à lui de la mutilation périodique de ces beaux arbres. — J’aime l’ombre, répondit M. de Rênal
avec la nuance de hauteur convenable quand on parle à un chirurgien, membre de la Légion
d’honneur ; j’aime l’ombre, je fais tailler mes arbres pour donner de l’ombre,
et je ne conçois pas qu’un arbre soit fait pour autre chose, quand toutefois, comme l’utile
noyer, il ne rapporte pas de revenu. Voilà le grand mot qui décide de tout à
Verrières : RAPPORTER DU REVENU ; à lui seul il représente la pensée habituelle
de plus des trois quarts des habitants. Rapporter du revenu est la raison qui décide
de tout dans cette petite ville qui vous semblait si jolie. L’étranger qui arrive, séduit
par la beauté des fraîches et profondes vallées qui l’entourent, s’imagine d’abord
que ses habitants sont sensibles au beau ; ils ne parlent que trop souvent de la beauté
de leur pays : on ne peut pas nier qu’ils n’en fassent grand cas ; mais c’est parce
qu’elle attire quelques étrangers dont l’argent enrichit les aubergistes, ce qui,
par le mécanisme de l’octroi, rapporte du revenu à la ville. C’était par un beau jour d’automne que
M. de Rênal se promenait sur le Cours de la Fidélité, donnant le bras à sa femme.
Tout en écoutant son mari qui parlait d’un air grave, l’œil de madame de Rênal suivait
avec inquiétude les mouvements de trois petits garçons. L’aîné, qui pouvait avoir onze
ans, s’approchait trop souvent du parapet et faisait mine d’y monter. Une voix douce
prononçait alors le nom d’Adolphe, et l’enfant renonçait à son projet ambitieux. Madame
de Rênal paraissait une femme de trente ans, mais encore assez jolie. — Il pourrait bien s’en repentir, ce beau
monsieur de Paris, disait M. de Rênal d’un air offensé, et la joue plus pâle encore
qu’à l’ordinaire. Je ne suis pas sans avoir quelques amis au château… Mais, quoique je veuille vous parler de la
province pendant deux cents pages, je n’aurai pas la barbarie de vous faire subir la longueur
et les ménagements savants d’un dialogue de province. Ce beau monsieur de Paris, si odieux au maire
de Verrières, n’était autre que M. Appert, qui, deux jours auparavant, avait trouvé
le moyen de s’introduire, non-seulement dans la prison et le dépôt de mendicité
de Verrières, mais aussi dans l’hôpital administré gratuitement par le maire et les
principaux propriétaires de l’endroit. — Mais, disait timidement madame de Rênal,
quel tort peut vous faire ce monsieur de Paris, puisque vous administrez le bien des pauvres
avec la plus scrupuleuse probité ? — Il ne vient que pour déverser le blâme,
et ensuite il fera insérer des articles dans les journaux du libéralisme. — Vous ne les lisez jamais, mon ami. — Mais on nous parle de ces articles jacobins
; tout cela nous distrait et nous empêche de faire le bien[1]. Quant à moi, je ne pardonnerai
jamais au curé. III Le Bien des Pauvres
Un curé vertueux et sans intrigue est une Providence pour le village.
Fleury Il faut savoir que le curé de Verrières,
vieillard de quatre-vingts ans, mais qui devait à l’air vif de ces montagnes une santé
et un caractère de fer, avait le droit de visiter à toute heure la prison, l’hôpital
et même le dépôt de mendicité. C’était précisément à 6 heures du matin, que M.
Appert, qui de Paris était recommandé au curé, avait eu la sagesse d’arriver dans
une petite ville curieuse. Aussitôt il était allé au presbytère. En lisant la lettre que lui écrivait M. le
marquis de La Mole, pair de France, et le plus riche propriétaire de la province, le
curé Chélan resta pensif. — Je suis vieux et aimé ici, se dit-il
enfin à mi-voix, ils n’oseraient ! Se tournant tout de suite vers le monsieur
de Paris, avec des yeux où, malgré le grand âge, brillait ce feu sacré qui annonce le
plaisir de faire une belle action un peu dangereuse : — Venez avec moi, monsieur, et en présence
du geôlier et surtout des surveillants du dépôt de mendicité, veuillez n’émettre
aucune opinion sur les choses que nous verrons. M. Appert comprit qu’il avait affaire à
un homme de cœur : il suivit le vénérable curé, visita la prison, l’hospice, le dépôt,
fit beaucoup de questions, et, malgré d’étranges réponses, ne se permit pas la moindre marque
de blâme. Cette visite dura plusieurs heures. Le curé
invita à dîner M. Appert, qui prétendit avoir des lettres à écrire : il ne voulait
pas compromettre davantage son généreux compagnon. Vers les trois heures, ces messieurs
allèrent achever l’inspection du dépôt de mendicité, et revinrent ensuite à la
prison. Là, ils trouvèrent sur la porte le geôlier, espèce de géant de six pieds
de haut et à jambes arquées ; sa figure ignoble était devenue hideuse par l’effet
de la terreur. — Ah ! monsieur, dit-il au curé, dès qu’il
l’aperçut, ce monsieur, que je vois là avec vous, n’est-il pas M. Appert ? — Qu’importe ? dit le curé. — C’est que depuis hier j’ai l’ordre
le plus précis, et que M. le préfet a envoyé par un gendarme, qui a dû galoper toute la
nuit, de ne pas admettre M. Appert dans la prison. — Je vous déclare, M. Noiroud, dit le curé,
que ce voyageur, qui est avec moi, est M. Appert. Reconnaissez-vous que j’ai le droit
d’entrer dans la prison à toute heure du jour et de la nuit, et en me faisant accompagner
par qui je veux ? — Oui, M. le curé, dit le geôlier à voix
basse, et baissant la tête comme un boule-dogue que fait obéir à regret la crainte du bâton.
Seulement, M. le curé, j’ai femme et enfants, si je suis dénoncé on me destituera ; je
n’ai pour vivre que ma place. — Je serais aussi bien fâché de perdre
la mienne, reprit le bon curé, d’une voix de plus en plus émue. — Quelle différence ! reprit vivement le
geôlier ; vous, M. le curé, on sait que vous avez 800 livres de rente, du bon bien
au soleil… » Tels sont les faits qui, commentés, exagérés
de vingt façons différentes, agitaient depuis deux jours toutes les passions haineuses de
la petite ville de Verrières. Dans ce moment, ils servaient de texte à la petite discussion
que M. de Rênal avait avec sa femme. Le matin, suivi de M. Valenod, directeur du dépôt
de mendicité, il était allé chez le curé, pour lui témoigner le plus vif mécontentement.
M. Chélan n’était protégé par personne ; il sentit toute la portée de leurs paroles. — Eh bien, messieurs ! je serai le troisième
curé, de quatre-vingts ans d’âge, que l’on destituera dans ce voisinage. Il y
a cinquante-six ans que je suis ici ; j’ai baptisé presque tous les habitants de la
ville, qui n’était qu’un bourg quand j’y arrivai. Je marie tous les jours des
jeunes gens, dont jadis j’ai marié les grands-pères. Verrières est ma famille ; mais
je me suis dit, en voyant l’étranger : « Cet homme, venu de Paris, peut être à la vérité
un libéral, il n’y en a que trop ; mais quel mal peut-il faire à nos pauvres et à
nos prisonniers ? » Les reproches de M. de Rênal, et surtout
ceux de M. Valenod, le directeur du dépôt de mendicité, devenant de plus en plus vifs
: — Eh bien, messieurs ! faites-moi destituer,
s’était écrié le vieux curé, d’une voix tremblante. Je n’en habiterai pas moins
le pays. On sait qu’il y a quarante-huit ans, j’ai hérité d’un champ qui rapporte
800 livres ; je vivrai avec ce revenu. Je ne fais point d’économies dans ma place,
moi, messieurs, et c’est peut-être pourquoi je ne suis pas si effrayé quand on parle
de me la faire perdre. M. de Rênal vivait fort bien avec sa femme
; mais ne sachant que répondre à cette idée, qu’elle lui répétait timidement : « Quel
mal ce monsieur de Paris peut-il faire aux prisonniers ? » Il était sur le point de
se fâcher tout à fait quand elle jeta un cri. Le second de ses fils venait de monter
sur le parapet du mur de la terrasse, et y courait, quoique ce mur fût élevé de plus
de vingt pieds sur la vigne qui est de l’autre côté. La crainte d’effrayer son fils et
de le faire tomber empêchait madame de Rênal de lui adresser la parole. Enfin l’enfant,
qui riait de sa prouesse, ayant regardé sa mère, vit sa pâleur, sauta sur la promenade
et accourut à elle. Il fut bien grondé. Ce petit événement changea le cours de la
conversation. — Je veux absolument prendre chez moi Sorel,
le fils du scieur de planches, dit M. de Rênal ; il surveillera les enfants, qui commencent
à devenir trop diables pour nous. C’est un jeune prêtre, ou autant vaut, bon latiniste,
et qui fera faire des progrès aux enfants ; car il a un caractère ferme, dit le curé.
Je lui donnerai 300 francs et la nourriture. J’avais quelques doutes sur sa moralité
; car il était le Benjamin de ce vieux chirurgien, membre de la Légion d’honneur, qui, sous
prétexte qu’il était leur cousin, était venu se mettre en pension chez les Sorel.
Cet homme pouvait fort bien n’être au fond qu’un agent secret des libéraux ; il disait
que l’air de nos montagnes faisait du bien à son asthme ; mais c’est ce qui n’est
pas prouvé. Il avait fait toutes les campagnes de Buonaparté en Italie, et même avait,
dit-on, signé non pour l’Empire dans le temps. Ce libéral montrait le latin au fils
Sorel, et lui a laissé cette quantité de livres qu’il avait apportés avec lui. Aussi
n’aurais-je jamais songé à mettre le fils du charpentier auprès de nos enfants ; mais
le curé, justement la veille de la scène qui vient de nous brouiller à jamais, m’a
dit que ce Sorel étudie la théologie depuis trois ans, avec le projet d’entrer au séminaire
; il n’est donc pas libéral, et il est latiniste. Cet arrangement convient de plus d’une façon,
continua M. de Rênal, en regardant sa femme d’un air diplomatique ; le Valenod est tout
fier des deux beaux normands qu’il vient d’acheter pour sa calèche. Mais il n’a
pas de précepteur pour ses enfants. — Il pourrait bien nous enlever celui-ci. — Tu approuves donc mon projet ? dit M.
de Rênal, remerciant sa femme par un sourire, de l’excellente idée qu’elle venait d’avoir.
Allons voilà qui est décidé. — Ah ! bon Dieu ! mon cher ami, comme tu
prends vite un parti ! — C’est que j’ai du caractère, moi,
et le curé l’a bien vu. Ne dissimulons rien, nous sommes environnés de libéraux
ici. Tous ces marchands de toile me portent envie, j’en ai la certitude ; deux ou trois
deviennent des richards ; eh bien ! j’aime assez qu’ils voient passer les enfants de
M. de Rênal, allant à la promenade sous la conduite de leur précepteur. Cela imposera.
Mon grand-père nous racontait souvent que, dans sa jeunesse, il avait un précepteur.
C’est cent écus qu’il m’en pourra coûter, mais ceci doit être classé comme une dépense
nécessaire pour soutenir notre rang. Cette résolution subite laissa madame de
Rênal toute pensive. C’était une femme grande, bien faite, qui avait été la beauté
du pays, comme on dit dans ces montagnes. Elle avait un certain air de simplicité,
et de la jeunesse dans la démarche ; aux yeux d’un Parisien, cette grâce naïve,
pleine d’innocence et de vivacité, serait même allée jusqu’à rappeler des idées
de douce volupté. Si elle eût appris ce genre de succès, madame de Rênal en eût
été bien honteuse. Ni la coquetterie, ni l’affectation, n’avaient jamais approché
de ce cœur. M. Valenod, le riche directeur du dépôt, passait pour lui avoir fait la
cour, mais sans succès ; ce qui avait jeté un éclat singulier sur sa vertu ; car ce
M. Valenod, grand jeune homme, taillé en forces, avec un visage coloré et de gros
favoris noirs, était un de ces êtres grossiers, effrontés et bruyants, qu’en province on
appelle de beaux hommes. Madame de Rênal, fort timide, et d’un caractère
en apparence fort égal, était surtout choquée du mouvement continuel, et des éclats de
voix de M. Valenod. L’éloignement qu’elle avait pour ce qu’à Verrières on appelle
de la joie, lui avait valu la réputation d’être très-fière de sa naissance. Elle
n’y songeait pas, mais avait été fort contente de voir les habitants de la ville
venir moins chez elle. Nous ne dissimulerons pas qu’elle passait pour sotte aux yeux
de leurs dames, parce que, sans nulle politique à l’égard de son mari, elle laissait échapper
les plus belles occasions de se faire acheter de beaux chapeaux de Paris ou de Besançon.
Pourvu qu’on la laissât seule errer dans son beau jardin, elle ne se plaignait jamais. C’était une âme naïve, qui jamais ne
s’était élevée même jusqu’à juger son mari, et à s’avouer qu’il l’ennuyait.
Elle supposait, sans se le dire, qu’entre mari et femme il n’y avait pas de plus douces
relations. Elle aimait surtout M. de Rênal quand il lui parlait de ses projets sur leurs
enfants, dont il destinait l’un à l’épée, le second à la magistrature, et le troisième
à l’église. En somme, elle trouvait M. de Rênal beaucoup moins ennuyeux que tous
les hommes de sa connaissance. Ce jugement conjugal était raisonnable. Le
maire de Verrières devait une réputation d’esprit et surtout de bon ton à une demi-douzaine
de plaisanteries dont il avait hérité d’un oncle. Le vieux capitaine de Rênal servait
avant la Révolution dans le régiment d’infanterie de M. le duc d’Orléans, et, quand il allait
à Paris, était admis dans les salons du prince. Il y avait vu madame de Montesson,
la fameuse madame de Genlis, M. Ducrest, l’inventeur du Palais-Royal. Ces personnages ne reparaissaient
que trop souvent dans les anecdotes de M. de Rênal. Mais peu à peu ce souvenir de
choses aussi délicates à raconter était devenu un travail pour lui, et depuis quelque
temps, il ne répétait que dans les grandes occasions ses anecdotes relatives à la maison
d’Orléans. Comme il était d’ailleurs fort poli, excepté lorsqu’on parlait d’argent,
il passait, avec raison, pour le personnage le plus aristocratique de Verrières. IV Un Père et un Fils
sarà mia colpa, Se cosi è ?
Machiavelli. Ma femme a réellement beaucoup de tête ! disait,
le lendemain à six heures du matin, le maire de Verrières, en descendant à la scie du
père Sorel. Quoique je lui aie dit, pour conserver la supériorité qui m’appartient,
je n’avais pas songé que si je ne prends pas ce petit abbé Sorel, qui, dit-on, sait
le latin comme un ange, le directeur du dépôt, cette âme sans repos, pourrait bien avoir
la même idée que moi et me l’enlever. Avec quel ton de suffisance il parlerait du
précepteur de ses enfants !… Ce précepteur, une fois à moi, portera-t-il la soutane ? M. de Rênal était absorbé dans ce doute,
lorsqu’il vit de loin un paysan, homme de près de six pieds, qui, dès le petit jour,
semblait fort occupé à mesurer des pièces de bois déposées le long du Doubs, sur le
chemin de halage. Le paysan n’eut pas l’air fort satisfait de voir approcher M. le maire
; car ces pièces de bois obstruaient le chemin, et étaient déposées là en contravention. Le père Sorel, car c’était lui, fut très-surpris
et encore plus content de la singulière proposition que M. de Rênal lui faisait pour son fils
Julien. Il ne l’en écouta pas moins avec cet air de tristesse mécontente et de désintérêt,
dont sait si bien se revêtir la finesse des habitants de ces montagnes. Esclaves du temps
de la domination espagnole, ils conservent encore ce trait de la physionomie du fellah
d’Égypte. La réponse de Sorel ne fut d’abord que
la longue récitation de toutes les formules de respect qu’il savait par cœur. Pendant
qu’il répétait ces vaines paroles, avec un sourire gauche qui augmentait l’air de
fausseté et presque de friponnerie naturel à sa physionomie, l’esprit actif du vieux
paysan cherchait à découvrir quelle raison pouvait porter un homme aussi considérable
à prendre chez lui son vaurien de fils. Il était fort mécontent de Julien, et c’était
pour lui que M. de Rênal lui offrait les gages inespérés de 300 francs par an, avec
la nourriture et même l’habillement. Cette dernière prétention, que le père Sorel
avait eu le génie de mettre en avant subitement, avait été accordée de même par M. de Rênal. Cette demande frappa le maire. Puisque Sorel
n’est pas ravi et comblé de ma proposition, comme naturellement il devrait l’être,
il est clair, se dit-il, qu’on lui a fait des offres d’un autre côté ; et de qui
peuvent-elles venir, si ce n’est du Valenod. Ce fut en vain que M. de Rênal pressa Sorel
de conclure sur-le-champ : l’astuce du vieux paysan s’y refusa opiniâtrement ; il voulait,
disait-il, consulter son fils, comme si, en province, un père riche consultait un fils
qui n’a rien, autrement que pour la forme. Une scie à eau se compose d’un hangar au
bord d’un ruisseau. Le toit est soutenu par une charpente qui porte sur quatre gros
piliers en bois. À huit ou dix pieds d’élévation, au milieu du hangar, on voit une scie qui
monte et descend, tandis qu’un mécanisme fort simple pousse contre cette scie une pièce
de bois. C’est une roue mise en mouvement par le ruisseau qui fait aller ce double mécanisme
; celui de la scie qui monte et descend, et celui qui pousse doucement la pièce de bois
vers la scie, qui la débite en planches. En approchant de son usine, le père Sorel
appela Julien de sa voix de stentor ; personne ne répondit. Il ne vit que ses fils aînés,
espèce de géants qui, armés de lourdes haches, équarrissaient les troncs de sapin,
qu’ils allaient porter à la scie. Tout occupés à suivre exactement la marque noire
tracée sur la pièce de bois, chaque coup de leur hache en séparait des copeaux énormes.
Ils n’entendirent pas la voix de leur père. Celui-ci se dirigea vers le hangar ; en y
entrant, il chercha vainement Julien à la place qu’il aurait dû occuper, à côté
de la scie. Il l’aperçût à cinq ou six pieds de haut, à cheval sur l’une des pièces
de la toiture. Au lieu de surveiller attentivement l’action de tout le mécanisme, Julien lisait.
Rien n’était plus antipathique au vieux Sorel ; il eût peut-être pardonné à Julien
sa taille mince, peu propre aux travaux de force, et si différente de celle de ses aînés
; mais cette manie de lecture lui était odieuse : il ne savait pas lire lui-même. Ce fut en vain qu’il appela Julien deux
ou trois fois. L’attention que le jeune homme donnait à son livre, bien plus que
le bruit de la scie, l’empêcha d’entendre la terrible voix de son père. Enfin, malgré
son âge, celui-ci sauta lestement sur l’arbre soumis à l’action de la scie, et de là
sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup violent fit voler dans le ruisseau
le livre que tenait Julien ; un second coup aussi violent, donné sur la tête, en forme
de calotte, lui fit perdre l’équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze pieds
plus bas, au milieu des leviers de la machine en action, qui l’eussent brisé, mais son
père le retint de la main gauche comme il tombait. « Eh bien, paresseux ! tu liras donc toujours
tes maudits livres, pendant que tu es de garde à la scie ? Lis-les le soir, quand tu vas
perdre ton temps chez le curé, à la bonne heure. » Julien, quoique étourdi par la force du coup,
et tout sanglant, se rapprocha de son poste officiel, à côté de la scie. Il avait les
larmes aux yeux, moins à cause de la douleur physique, que pour la perte de son livre qu’il
adorait. « Descends, animal, que je te parle. » Le
bruit de la machine empêcha encore Julien d’entendre cet ordre. Son père qui était
descendu, ne voulant pas se donner la peine de remonter sur le mécanisme, alla chercher
une longue perche pour abattre les noix, et l’en frappa sur l’épaule. À peine Julien
fut-il à terre, que le vieux Sorel, le chassant rudement devant lui, le poussa vers la maison.
Dieu sait ce qu’il va me faire ! se disait le jeune homme. En passant, il regarda tristement
le ruisseau où était tombé son livre ; c’était celui de tous qu’il affectionnait le plus,
le Mémorial de Sainte-Hélène. Il avait les joues pourpres et les yeux baissés.
C’était un petit jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, faible en apparence, avec
des traits irréguliers, mais délicats, et un nez aquilin. De grands yeux noirs, qui,
dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu, étaient animés
en cet instant de l’expression de la haine la plus féroce. Des cheveux châtain foncé,
plantés fort bas, lui donnaient un petit front, et dans les moments de colère, un
air méchant. Parmi les innombrables variétés de la physionomie humaine, il n’en est peut-être
point qui se soit distinguée par une spécialité plus saisissante. Une taille svelte et bien
prise annonçait plus de légèreté que de vigueur. Dès sa première jeunesse, son air
extrêmement pensif et sa grande pâleur avaient donné l’idée à son père qu’il ne vivrait
pas, ou qu’il vivrait pour être une charge à sa famille. Objet des mépris de tous à
maison, il haïssait ses frères et son père ; dans les jeux du dimanche, sur la place
publique, il était toujours battu. Il n’y avait pas un an que sa jolie figure
commençait à lui donner quelques voix amies parmi les jeunes filles. Méprisé de tout
le monde, comme un être faible, Julien avait adoré ce vieux chirurgien-major qui un jour
osa parler au maire au sujet des platanes. Ce chirurgien payait quelquefois au père
Sorel la journée de son fils, et lui enseignait le latin et l’histoire, c’est-à-dire
ce qu’il savait d’histoire, la campagne de 1796 en Italie. En mourant, il lui avait
légué sa croix de la Légion d’honneur, les arrérages de sa demi-solde, et trente
ou quarante volumes, dont le plus précieux venait de faire le saut dans le ruisseau public,
détourné par le crédit de M. le Maire. À peine entré dans la maison, Julien se
sentit l’épaule arrêtée par la puissante main de son père ; il tremblait, s’attendant
à quelques coups. — Réponds-moi sans mentir, lui cria aux
oreilles la voix dure du vieux paysan, tandis que sa main le retournait comme la main d’un
enfant retourne un soldat de plomb. Les grands yeux noirs et remplis de larmes de Julien
se trouvèrent en face des petits yeux gris et méchants du vieux charpentier, qui avait
l’air de vouloir lire jusqu’au fond de son âme. V Une Négociation.
Cunctando restituit rem. Ennius.
— Réponds-moi sans mentir, si tu le peux, chien de lisard ; d’où connais-tu madame
de Rênal ? quand lui as-tu parlé ? — Je ne lui ai jamais parlé, répondit
Julien, je n’ai jamais vu cette dame qu’à l’église. — Mais tu l’auras regardée, vilain effronté
? — Jamais ! Vous savez qu’à l’église
je ne vois que Dieu, ajouta Julien, avec un petit air hypocrite, tout propre, selon lui,
à éloigner le retour des taloches. — Il y a pourtant quelque chose là-dessous,
répliqua le paysan malin, et il se tut un instant ; mais je ne saurai rien de toi, maudit
hypocrite. Au fait, je vais être délivré de toi, et ma scie n’en ira que mieux. Tu
as gagné M. le curé ou tout autre, qui t’a procuré une belle place. Va faire ton paquet,
et je te mènerai chez M. de Rênal, où tu seras précepteur des enfants. — Qu’aurai-je pour cela ? — La nourriture, l’habillement et trois
cents francs de gages. — Je ne veux pas être domestique. — Animal, qui te parle d’être domestique
? est-ce que je voudrais que mon fils fût domestique ?
— Mais, avec qui mangerai-je ? Cette demande déconcerta le vieux Sorel,
il sentit qu’en parlant, il pourrait commettre quelque imprudence ; il s’emporta contre
Julien, qu’il accabla d’injures, en l’accusant de gourmandise, et le quitta pour aller consulter
ses autres fils. Julien les vit bientôt après, chacun appuyé
sur sa hache et tenant conseil. Après les avoir longtemps regardés, Julien, voyant
qu’il ne pouvait rien deviner, alla se placer de l’autre côté de la scie, pour éviter
d’être surpris. Il voulait penser à cette annonce imprévue qui changeait son sort,
mais il se sentit incapable de prudence ; son imagination était tout entière à se figurer
ce qu’il verrait dans la belle maison de M. de Rênal. Il faut renoncer à tout cela, se dit-il,
plutôt que de se laisser réduire à manger avec les domestiques. Mon père voudra m’y
forcer ; plutôt mourir. J’ai quinze francs huit sous d’économies, je me sauve cette
nuit ; en deux jours, par des chemins de traverse où je ne crains nul gendarme, je suis à
Besançon ; là je m’engage comme soldat, et, s’il le faut, je passe en Suisse. Mais
alors plus d’avancement, plus de ce bel état de prêtre qui mène à tout. Cette horreur pour manger avec les domestiques,
n’était pas naturelle à Julien ; il eût fait pour arriver à la fortune, des choses
bien autrement pénibles. Il puisait cette répugnance dans les Confessions de Rousseau.
C’était le seul livre à l’aide duquel son imagination se figurait le monde. Le recueil
des bulletins de la Grande Armée et le Mémorial de Sainte-Hélène, complétaient son Coran.
Il se serait fait tuer pour ces trois ouvrages. Jamais il ne crut en aucun autre. D’après
un mot du vieux chirurgien-major, il regardait tous les autres livres du monde comme menteurs,
et écrits par des fourbes pour avoir de l’avancement. Avec une âme de feu, Julien avait une de
ces mémoires étonnantes si souvent unies à la sottise. Pour gagner le vieux curé
Chélan, duquel il voyait bien que dépendait son sort à venir ; il avait appris par cœur
le Nouveau Testament en latin ; il savait aussi le livre du Pape de M. de Maistre, et
croyait à l’un aussi peu qu’à l’autre. Comme par un accord mutuel, Sorel et son fils
évitèrent de se parler ce jour-là. Vers le soir, Julien alla prendre sa leçon de
théologie chez le curé, mais il ne jugea pas prudent de lui rien dire de l’étrange
proposition qu’on avait faite à son père. Peut-être est-ce un piège, se disait-il
; il faut faire semblant de l’avoir oublié. Le lendemain de bonne heure, M. de Rênal
fit appeler le vieux Sorel, qui, après s’être fait attendre une heure ou deux, finit par
arriver, en faisant dès la porte cent excuses, entremêlées d’autant de révérences.
À force de parcourir toutes sortes d’objections, Sorel comprit que son fils mangerait avec
le maître et la maîtresse de la maison, et les jours où il y aurait du monde, seul
dans une chambre à part avec les enfants. Toujours plus disposé à incidenter à mesure
qu’il distinguait un véritable empressement chez M. le maire, et d’ailleurs rempli de
défiance et d’étonnement, Sorel demanda à voir la chambre où coucherait son fils.
C’était une grande pièce meublée fort proprement, mais dans laquelle on était déjà
occupé à transporter les lits des trois enfants. Cette circonstance fut un trait de lumière
pour le vieux paysan ; il demanda aussitôt avec assurance à voir l’habit que l’on
donnerait à son fils. M. de Rênal ouvrit son bureau et prit cent francs. — Avec cet argent, votre fils ira chez M.
Durand, le drapier, et lèvera un habit noir complet. — Et quand même je le retirerais de chez
vous, dit le paysan qui avait tout à coup oublié ses formes révérencieuses, cet habit
noir lui restera ? — Sans doute. — Oh bien ! dit Sorel, d’un ton de voix
traînard, il ne reste donc plus qu’à nous mettre d’accord sur une seule chose : l’argent
que vous lui donnerez. — Comment ! s’écria M. de Rênal indigné,
nous sommes d’accord depuis hier : je donne trois cents francs ; je crois que c’est
beaucoup, et peut-être trop. — C’était votre offre, je ne le nie point,
dit le vieux Sorel, parlant encore plus lentement ; et, par un effort de génie qui n’étonnera
que ceux qui ne connaissent pas les paysans francs-comtois, il ajouta, en regardant fixement
M. de Rênal : Nous trouvons mieux ailleurs. À ces mots la figure du maire fut bouleversée.
Il revint cependant à lui, et, après une conversation savante de deux grandes heures,
où pas un mot ne fut dit au hasard, la finesse du paysan l’emporta sur la finesse de l’homme
riche, qui n’en a pas besoin pour vivre. Tous les nombreux articles qui devaient régler
la nouvelle existence de Julien, se trouvèrent arrêtés ; non-seulement ses appointements
furent réglés à quatre cents francs, mais on dut les payer d’avance, le premier de
chaque mois. — Eh bien ! je lui remettrai trente-cinq
francs, dit M. de Rênal. — Pour faire la somme ronde, un homme riche
et généreux comme monsieur notre maire, dit le paysan d’une voix câline, ira bien
jusqu’à trente-six francs. — Soit, dit M. de Rênal, mais finissons-en. Pour le coup, la colère lui donnait le ton
de fermeté. Le paysan vit qu’il fallait cesser de marcher en avant. Alors, à son
tour, M. de Rênal fit des progrès. Jamais il ne voulut remettre le premier mois de trente-six
francs au vieux Sorel, fort empressé de le recevoir pour son fils. M. de Rênal vint
à penser qu’il serait obligé de raconter à sa femme le rôle qu’il avait joué dans
toute cette négociation. — Rendez-moi les cent francs que je vous
ai remis, dit-il avec humeur. M. Durand me doit quelque chose. J’irai avec votre fils
faire la levée du drap noir. Après cet acte de vigueur, Sorel rentra prudemment
dans ses formules respectueuses ; elles prirent un bon quart d’heure. À la fin, voyant
qu’il n’y avait décidément plus rien à gagner, il se retira. Sa dernière révérence
finit par ces mots : — Je vais envoyer mon fils au château. C’était ainsi que les administrés de M.
le maire appelaient sa maison quand ils voulaient lui plaire. De retour à son usine, ce fut en vain que
Sorel chercha son fils. Se méfiant de ce qui pouvait arriver, Julien était sorti au
milieu de la nuit. Il avait voulu mettre en sûreté ses livres et sa croix de la Légion
d’honneur. Il avait transporté le tout chez un jeune marchand de bois, son ami, nommé
Fouqué, qui habitait dans la haute montagne qui domine Verrières. Quand il reparut : — Dieu sait, maudit paresseux,
lui dit son père, si tu auras jamais assez d’honneur pour me payer le prix de ta nourriture,
que j’avance depuis tant d’années ! Prends tes guenilles, et va-t’en chez M. le maire. Julien, étonné de n’être pas battu, se
hâta de partir. Mais à peine hors de la vue de son terrible père, il ralentit le
pas. Il jugea qu’il serait utile à son hypocrisie d’aller faire une station à
l’église. Ce mot vous surprend ? Avant d’arriver à
cet horrible mot, l’âme du jeune paysan avait eu bien du chemin à parcourir. Dès sa première enfance, la vue de certains
dragons du 6e[2], aux longs manteaux blancs, et la tête couverte de casques aux longs
crins noirs, qui revenaient d’Italie, et que Julien vit attacher leurs chevaux à la
fenêtre grillée de la maison de son père, le rendit fou de l’état militaire. Plus
tard, il écoutait avec transport les récits des batailles du pont de Lodi, d’Arcole,
de Rivoli, que lui faisait le vieux chirurgien-major. Il remarqua les regards enflammés que le
vieillard jetait sur sa croix. Mais lorsque Julien avait quatorze ans, on
commença à bâtir à Verrières une église, que l’on peut appeler magnifique pour une
aussi petite ville. Il y avait surtout quatre colonnes de marbre dont la vue frappa Julien
; elles devinrent célèbres dans le pays, par la haine mortelle qu’elles suscitèrent
entre le juge de paix et le jeune vicaire, envoyé de Besançon, qui passait pour être
l’espion de la congrégation. Le juge de paix fut sur le point de perdre sa place,
du moins telle était l’opinion commune. N’avait-il pas osé avoir un différend
avec un prêtre, qui, presque tous les quinze jours allait à Besançon, où il voyait,
disait-on, monseigneur l’évêque ? Sur ces entrefaites, le juge de paix, père
d’une nombreuse famille, rendit plusieurs sentences qui semblèrent injustes ; toutes
furent portées contre ceux des habitants qui lisaient le Constitutionnel. Le bon parti
triompha. Il ne s’agissait, il est vrai, que de sommes de trois ou de cinq francs ; mais
une des ces petites amendes dut être payée par un cloutier, parrain de Julien. Dans sa
colère, cet homme s’écriait : « Quel changement ! et dire que, depuis plus de vingt
ans, le juge de paix passait pour un si honnête homme ! » Le chirurgien-major, ami de Julien,
était mort. Tout à coup Julien cessa de parler de Napoléon
; il annonça le projet de se faire prêtre, et on le vit constamment, dans la scie de
son père, occupé à apprendre par cœur une bible latine que le curé lui avait prêtée.
Ce bon vieillard, émerveillé de ses progrès, passait des soirées entières à lui enseigner
la théologie. Julien ne faisait paraître devant lui que des sentiments pieux. Qui eût
pu deviner que cette figure de jeune fille, si pâle et si douce, cachait la résolution
inébranlable de s’exposer à mille morts plutôt que de ne pas faire fortune ? Pour Julien, faire fortune, c’était d’abord
sortir de Verrières ; il abhorrait sa patrie. Tout ce qu’il voyait glaçait son imagination. Dès sa première enfance, il avait eu des
moments d’exaltation. Alors il songeait avec délices qu’un jour il serait présenté
aux jolies femmes de Paris, il saurait attirer leur attention par quelque action d’éclat.
Pourquoi ne serait-il pas aimé de l’une d’elles, comme Bonaparte, pauvre encore,
avait été aimé de la brillante madame de Beauharnais ? Depuis bien des années, Julien
ne passait peut-être pas une heure de sa vie, sans se dire que Bonaparte, lieutenant
obscur et sans fortune, s’était fait le maître du monde avec son épée. Cette idée
le consolait de ses malheurs qu’il croyait grands, et redoublait sa joie quand il en
avait. La construction de l’église et les sentences
du juge de paix l’éclairèrent tout à coup ; une idée qui lui vint le rendit comme
fou pendant quelques semaines, et enfin s’empara de lui avec la toute-puissance de la première
idée qu’une âme passionnée croit avoir inventée. « Quand Bonaparte fit parler de lui, la France
avait peur d’être envahie ; le mérite militaire était nécessaire et à la mode.
Aujourd’hui, on voit des prêtres, de quarante ans, avoir cent mille francs d’appointements,
c’est-à-dire, trois fois autant que les fameux généraux de division de Napoléon.
Il leur faut des gens qui les secondent. Voilà ce juge de paix, si bonne tête, si honnête
homme jusqu’ici, si vieux, qui se déshonore par crainte de déplaire à un jeune vicaire
de trente ans. Il faut être prêtre. » Une fois, au milieu de sa nouvelle piété,
il y avait déjà deux ans que Julien étudiait la théologie, il fut trahi par une irruption
soudaine du feu qui dévorait son âme. Ce fut chez M. Chélan ; à un dîner de prêtres
auquel le bon curé l’avait présenté comme une prodige d’instruction, il lui arriva
de louer Napoléon avec fureur. Il se lia le bras droit contre la poitrine, prétendit
s’être disloqué le bras en remuant un tronc de sapin, et le porta pendant deux mois
dans cette position gênante. Après cette peine afflictive, il se pardonna. Voilà le
jeune homme de dix-neuf ans, mais, faible en apparence, et à qui l’on en eût tout
au plus donné dix-sept, qui, portant un petit paquet sous le bras, entrait dans la magnifique
église de Verrières. Il la trouva sombre et solitaire. À l’occasion
d’une fête, toutes les croisées de l’édifice avaient été couvertes d’étoffe cramoisie.
Il en résultait, aux rayons du soleil, un effet de lumière éblouissant, du caractère
le plus imposant et le plus religieux. Julien tressaillit. Seul, dans l’église, il s’établit
dans le banc qui avait la plus belle apparence. Il portait les armes de M. de Rênal. Sur le prie-Dieu, Julien remarqua un morceau
de papier imprimé, étalé là comme pour être lu. Il y porta les yeux et vit : Détails de l’exécution et des derniers
moments de Louis Jenrel, exécuté à Besançon, le… Le papier était déchiré. Au revers on lisait
les deux premiers mots d’une ligne, c’étaient : Le premier pas. — Qui a pu mettre ce papier là ? dit Julien.
Pauvre malheureux, ajouta-t-il avec un soupir, son nom finit comme le mien… et il froissa
le papier. En sortant, Julien crut voir du sang près
du bénitier, c’était de l’eau bénite qu’on avait répandue : le reflet des rideaux
rouges qui couvraient les fenêtres, la faisait paraître du sang. Enfin, Julien eut honte de sa terreur secrète. — Serais-je un lâche ! se dit-il, aux armes
! Ce mot, si souvent répété dans les récits
de batailles du vieux chirurgien, était héroïque pour Julien. Il se leva et marcha rapidement
vers la maison de M. de Rênal. Malgré ses belles résolutions, dès qu’il
l’aperçut à vingt pas de lui, il fut saisi d’une invincible timidité. La grille de
fer était ouverte, elle lui semblait magnifique, il fallait entrer là-dedans. Julien n’était pas la seule personne dont
le cœur fût troublé par son arrivée dans cette maison. L’extrême timidité de madame
de Rênal était déconcertée par l’idée de cet étranger, qui, d’après ses fonctions,
allait se trouver constamment entre elle et ses enfants. Elle était accoutumée à avoir
ses fils couchés dans sa chambre. Le matin, bien des larmes avaient coulé quand elle
avait vu transporter leurs petits lits dans l’appartement destiné au précepteur. Ce
fut en vain qu’elle demanda à son mari que le lit de Stanislas-Xavier, le plus jeune,
fût reporté dans sa chambre. La délicatesse de femme était poussée à
un point excessif chez madame de Rênal. Elle se faisait l’image la plus désagréable
d’un être grossier et mal peigné, chargé de gronder ses enfants, uniquement parce qu’il
savait le latin, un langage barbare pour lequel on fouetterait ses fils. VI L’Ennui.
Non so più cosa son, Cosa facio.
Mozart. (Figaro.) Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient
naturelles quand elle était loin des regards des hommes, madame de Rênal sortait par la
porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte
d’entrée la figure d’un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pâle
et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste
fort propre de ratine violette. Le teint de ce petit paysan était si blanc,
ses yeux si doux, que l’esprit un peu romanesque de madame de Rênal eut d’abord l’idée
que ce pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce à M. le
maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la porte d’entrée, et qui
évidemment n’osait pas lever la main jusqu’à la sonnette. Madame de Rênal s’approcha,
distraite un instant de l’amer chagrin que lui donnait l’arrivée du précepteur. Julien,
tourné vers la porte, ne la voyait pas s’avancer. Il tressaillit quand une voix douce dit tout
près de son oreille : — Que voulez-vous ici, mon enfant ? Julien se tourna vivement, et frappé du regard
si rempli de grâce de madame de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt,
étonné de sa beauté, il oublia tout, même ce qu’il venait faire. Madame de Rênal
avait répété sa question. — Je viens pour être précepteur, madame,
lui dit-il enfin, tout honteux de ses larmes qu’il essuyait de son mieux. Madame de Rênal resta interdite ; ils étaient
fort près l’un de l’autre à se regarder. Julien n’avait jamais vu un être aussi
bien vêtu et surtout une femme avec un teint si éblouissant, lui parler d’un air doux.
Madame de Rênal regardait les grosses larmes, qui s’étaient arrêtées sur les joues
si pâles d’abord et maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle se mit à
rire, avec toute la gaieté folle d’une jeune fille ; elle se moquait d’elle-même
et ne pouvait se figurer tout son bonheur. Quoi, c’était là ce précepteur qu’elle
s’était figuré comme un prêtre sale et mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter
ses enfants ! — Quoi, monsieur, lui dit-elle enfin, vous
savez le latin ? Ce mot de monsieur étonna si fort Julien
qu’il réfléchit un instant. — Oui, madame, dit-il timidement. – Madame
de Rênal était si heureuse, qu’elle osa dire à Julien : — Vous ne gronderez pas trop ces pauvres
enfants ? — Moi, les gronder, dit Julien étonné,
et pourquoi ? — N’est-ce pas, monsieur, ajouta-t-elle
après un petit silence et d’une voix dont chaque instant augmentait l’émotion, vous
serez bon pour eux, vous me le promettez ? S’entendre appeler de nouveau monsieur,
bien sérieusement, et par une dame si bien vêtue était au-dessus de toutes les prévisions
de Julien : dans tous les châteaux en Espagne de sa jeunesse, il s’était dit qu’aucune
dame comme il faut ne daignerait lui parler que quand il aurait un bel uniforme. Madame
de Rênal de son côté était complètement trompée par la beauté du teint, les grands
yeux noirs de Julien et ses jolis cheveux qui frisaient plus qu’à l’ordinaire parce
que pour se rafraîchir il venait de plonger la tête dans le bassin de la fontaine publique.
À sa grande joie elle trouvait l’air timide d’une jeune fille à ce fatal précepteur,
dont elle avait tant redouté pour ses enfants la dureté et l’air rébarbatif. Pour l’âme
si paisible de madame de Rênal, le contraste de ses craintes et de ce qu’elle voyait
fut un grand événement. Enfin elle revint de sa surprise. Elle fut étonnée de se trouver
ainsi à la porte de sa maison avec ce jeune homme presque en chemise et si près de lui. — Entrons, monsieur, lui dit-elle d’un
air assez embarrassé. De sa vie une sensation purement agréable
n’avait aussi profondément ému madame de Rênal, jamais une apparition aussi gracieuse
n’avait succédé à des craintes plus inquiétantes. Ainsi ses jolis enfants, si soignés par elle,
ne tomberaient pas dans les mains d’un prêtre sale et grognon. À peine entrée sous le
vestibule, elle se retourna vers Julien qui la suivait timidement. Son air étonné, à
l’aspect d’une maison si belle, était une grâce de plus aux yeux de madame de Rênal.
Elle ne pouvait en croire ses yeux, il lui semblait surtout que le précepteur devait
avoir un habit noir. — Mais est-il vrai, monsieur, lui dit-elle,
en s’arrêtant encore, et craignant mortellement de se tromper, tant sa croyance la rendait
heureuse, vous savez le latin ? Ces mots choquèrent l’orgueil de Julien
et dissipèrent le charme dans lequel il vivait depuis un quart d’heure. — Oui, madame, lui dit-il, en cherchant
à prendre un air froid, je sais le latin aussi bien que M. le curé et même quelquefois
il a la bonté de dire mieux que lui. Madame de Rênal trouva que Julien avait l’air
fort méchant, il s’était arrêté à deux pas d’elle. Elle s’approcha et lui dit
à mi-voix : — N’est-ce pas, les premiers jours, vous
ne donnerez pas le fouet à mes enfants, même quand ils ne sauraient pas leurs leçons ? Ce ton si doux et presque suppliant d’une
si belle dame fit tout à coup oublier à Julien ce qu’il devait à sa réputation
de latiniste. La figure de madame de Rênal était près de la sienne, il sentit le parfum
des vêtements d’été d’une femme, chose si étonnante pour un pauvre paysan. Julien
rougit extrêmement et dit avec un soupir, et d’une voix défaillante : — Ne craignez rien, madame, je vous obéirai
en tout. Ce fut en ce moment seulement, quand son inquiétude
pour ses enfants fut tout à fait dissipée que madame de Rênal fut frappée de l’extrême
beauté de Julien. La forme presque féminine de ses traits, et son air d’embarras, ne
semblèrent point ridicules à une femme extrêmement timide elle-même. L’air mâle que l’on
trouve communément nécessaire à la beauté d’un homme lui eût fait peur. — Quel âge avez-vous, monsieur ? dit-elle
à Julien. — Bientôt dix-neuf ans. — Mon fils aîné a onze ans, reprit madame
de Rênal tout à fait rassurée, ce sera presque un camarade pour vous, vous lui parlerez
raison. Une fois son père a voulu le battre, l’enfant a été malade pendant toute une
semaine, et cependant c’était un bien petit coup. Quelle différence avec moi, pensa Julien.
Hier encore, mon père m’a battu. Que ces gens riches sont heureux ! Madame de Rênal en était déjà à saisir
les moindres nuances de ce qui se passait dans l’âme du précepteur ; elle prit ce
mouvement de tristesse pour de la timidité, et voulut l’encourager. — Quel est votre nom, monsieur ? lui dit-elle,
avec un accent et une grâce dont Julien sentit tout le charme, sans pouvoir s’en rendre
compte. — On m’appelle Julien Sorel, madame ; je
tremble en entrant pour la première fois de ma vie dans une maison étrangère, j’ai
besoin de votre protection et que vous me pardonniez bien des choses les premiers jours.
Je n’ai jamais été au collège, j’étais trop pauvre ; je n’ai jamais parlé à d’autres
hommes que mon cousin le chirurgien-major, membre de la Légion d’honneur, et M. le
curé Chélan. Il vous rendra bon témoignage de moi. Mes frères m’ont toujours battu,
ne les croyez pas s’ils vous disent du mal de moi, pardonnez mes fautes, madame, je n’aurai
jamais mauvaise intention. Julien se rassurait pendant ce long discours,
il examinait madame de Rênal. Tel est l’effet de la grâce parfaite, quand elle est naturelle
au caractère, et que surtout la personne qu’elle décore ne songe pas à avoir de
la grâce ; Julien, qui se connaissait fort bien en beauté féminine, eût juré dans
cet instant qu’elle n’avait que vingt ans. Il eut sur-le-champ l’idée hardie
de lui baiser la main. Bientôt il eut peur de son idée ; un instant après, il se dit
: Il y aurait de la lâcheté à moi de ne pas exécuter une action qui peut m’être
utile, et diminuer le mépris que cette belle dame a probablement pour un pauvre ouvrier
à peine arraché à la scie. Peut-être Julien fut-il un peu encouragé par ce mot de joli
garçon, que depuis six mois il entendait répéter le dimanche par quelques jeunes
filles. Pendant ces débats intérieurs, madame de Rênal lui adressait deux ou trois mots
d’instruction sur la façon de débuter avec les enfants. La violence que se faisait
Julien le rendit de nouveau fort pâle ; il dit, d’un air contraint : — Jamais, madame, je ne battrai vos enfants
; je le jure devant Dieu. Et en disant ces mots, il osa prendre la main de madame de
Rênal, et la porter à ses lèvres. Elle fut étonnée de ce geste, et par réflexion
choquée. Comme il faisait très chaud, son bras était tout à fait nu sous son châle,
et le mouvement de Julien, en portant la main à ses lèvres, l’avait entièrement découvert.
Au bout de quelques instants, elle se gronda elle-même, il lui sembla qu’elle n’avait
pas été assez rapidement indignée. M. de Rênal qui avait entendu parler, sortit
de son cabinet ; du même air majestueux et paterne qu’il prenait lorsqu’il faisait
des mariages à la mairie, il dit à Julien : — Il est essentiel que je vous parle avant
que les enfants ne vous voient. Il fit entrer Julien dans une chambre et retint
sa femme qui voulait les laisser seuls. La porte fermée, M. de Rênal s’assit avec
gravité. — M. le curé l’a dit que vous étiez
un bon sujet, tout le monde vous traitera ici avec honneur, et si je suis content j’aiderai
à vous faire par la suite un petit établissement. Je veux que vous ne voyiez plus ni parents
ni amis, leur ton ne peut convenir à mes enfants. Voici trente-six francs pour le premier
mois ; mais j’exige votre parole de ne pas donner un sou de cet argent à votre père. M. de Rênal était piqué contre le vieillard,
qui, dans cette affaire, avait été plus fin que lui. — Maintenant, monsieur, car d’après mes
ordres tout le monde ici va vous appeler monsieur, et vous sentirez l’avantage d’entrer dans
une maison de gens comme il faut ; maintenant, monsieur, il n’est pas convenable que les
enfants vous voient en veste. Les domestiques l’ont-ils vu ? dit M. de Rênal à sa femme. — Non, mon ami, répondit-elle, d’un air
profondément pensif. — Tant mieux. Mettez ceci, dit-il au jeune
homme surpris, en lui donnant une redingote à lui. Allons maintenant chez M. Durand le
marchand de draps. Plus d’une heure après, quand M. de Rênal
rentra avec le nouveau précepteur tout habillé de noir, il retrouva sa femme assise à la
même place. Elle se sentit tranquillisée par la présence de Julien ; en l’examinant
elle oubliait d’en avoir peur. Julien ne songeait point à elle ; malgré toute sa
méfiance du destin et des hommes, son âme dans ce moment n’était que celle d’un
enfant, il lui semblait avoir vécu des années depuis l’instant où, trois heures auparavant,
il était tremblant dans l’église. Il remarqua l’air glacé de madame de Rênal, il comprit
qu’elle était en colère de ce qu’il avait osé lui baiser la main. Mais le sentiment
d’orgueil que lui donnait le contact d’habits si différents de ceux qu’il avait coutume
de porter, le mettait tellement hors de lui-même, et il avait tant d’envie de cacher sa joie,
que tous ses mouvements avaient quelque chose de brusque et de fou. Madame de Rênal le
contemplait avec des yeux étonnés. — De la gravité, monsieur, lui dit M. de
Rênal, si vous voulez être respecté de mes enfants et de mes gens. — Monsieur, répondit Julien, je suis gêné
dans ces nouveaux habits ; moi, pauvre paysan, je n’ai jamais porté que des vestes ; j’irai,
si vous le permettez, me renfermer dans ma chambre. — Que te semble de cette nouvelle acquisition
? dit M. de Rênal à sa femme. Par un mouvement presque instinctif, et dont
certainement elle ne se rendit pas compte, madame de Rênal déguisa la vérité à son
mari. — Je ne suis point aussi enchantée que
vous de ce petit paysan, vos prévenances en feront un impertinent que vous serez obligé
de renvoyer avant un mois. — Eh bien ! nous le renverrons, ce sera
une centaine de francs qu’il m’en pourra coûter, et Verrières sera accoutumée à
voir un précepteur aux enfants de M. de Rênal. Ce but n’eût point été rempli si j’eusse
laissé à Julien l’accoutrement d’un ouvrier. En le renvoyant, je retiendrai bien
entendu l’habit noir complet que je viens de lever chez le drapier. Il ne lui restera
que ce que je viens de trouver tout fait chez le tailleur, et dont je l’ai couvert. L’heure que Julien passa dans sa chambre
parut un instant à madame de Rênal. Les enfants auxquels l’on avait annoncé le
nouveau précepteur, accablaient leur mère de questions. Enfin Julien parut. C’était
un autre homme. C’eût été mal parler de dire, qu’il était grave ; c’était
la gravité incarnée. Il fut présenté aux enfants, et leur parla d’un air qui étonna
M. de Rênal, lui-même. — Je suis ici, messieurs, leur dit-il en
finissant son allocution, pour vous apprendre le latin. Vous savez ce que c’est que de
réciter une leçon. Voici la sainte Bible, dit-il en leur montrant un petit volume in-32,
relié en noir. C’est particulièrement l’histoire de Notre-Seigneur Jésus-Christ,
c’est la partie qu’on appelle le Nouveau Testament. Je vous ferai souvent réciter
des leçons, faites-moi réciter la mienne. Adolphe, l’aîné des enfants, avait pris
le livre. — Ouvrez-le au hasard, continua Julien, et dites-moi le premier mot d’un
alinéa. Je réciterai par cœur le livre sacré, règle de notre conduite à tous,
jusqu’à ce que vous m’arrêtiez. Adolphe ouvrit le livre, lut un mot, et Julien
récita toute la page, avec la même facilité que s’il eût parlé français. M. de Rênal
regardait sa femme d’un air de triomphe. Les enfants voyant l’étonnement de leurs
parents, ouvraient de grands yeux. Un domestique vint à la porte du salon, Julien continua
de parler latin. Le domestique resta d’abord immobile, et ensuite disparut. Bientôt la
femme de chambre de madame, et la cuisinière, arrivèrent près de la porte ; alors Adolphe
avait déjà ouvert le livre en huit endroits, et Julien récitait toujours avec la même
facilité. — Ah mon Dieu ! le joli petit prêtre, dit
tout haut la cuisinière, bonne fille fort dévote. L’amour propre de M. de Rênal était inquiet
; loin de songer à examiner le précepteur, il était tout occupé à chercher dans sa
mémoire quelques mots latins ; enfin, il put dire un vers d’Horace. Julien ne savait
de latin que sa Bible. Il répondit en fronçant le sourcil : — Le saint ministère auquel
je me destine m’a défendu de lire un poète aussi profane. M. de Rênal cita un assez grand nombre de
prétendus vers d’Horace. Il expliqua à ses enfants ce qu’était qu’Horace ; mais
les enfants frappés d’admiration, ne faisaient guère attention à ce qu’il disait. Ils
regardaient Julien. Les domestiques étant toujours à la porte,
Julien crut devoir prolonger l’épreuve : – Il faut, dit-il au plus jeune des enfants,
que M. Stanislas-Xavier m’indique aussi un passage du livre saint. Le petit Stanislas, tout fier, lut tant bien
que mal le premier mot d’un alinéa, et Julien dit toute la page. Pour que rien ne
manquât au triomphe de M. de Rênal, comme Julien récitait, entrèrent M. Valenod, le
possesseur des beaux chevaux normands, et M. Charcot de Maugiron, sous-préfet de l’arrondissement.
Cette scène valut à Julien le titre de monsieur ; les domestiques eux-mêmes n’osèrent
pas le lui refuser. Le soir, tout Verrières afflua chez M. de
Rênal pour voir la merveille. Julien répondait à tous d’un air sombre qui tenait à distance.
Sa gloire s’étendit si rapidement dans la ville, que peu de jours après M. de Rênal,
craignant qu’on ne le lui enlevât, lui proposa de signer un engagement de deux ans. — Non, monsieur, répondit froidement Julien,
si vous vouliez me renvoyer je serais obligé de sortir. Un engagement qui me lie sans vous
obliger à rien n’est point égal, je le refuse. Julien sut si bien faire que moins d’un
mois après son arrivée dans la maison, M. de Rênal lui-même le respectait. Le curé
étant brouillé avec MM. de Rênal et Valenod, personne ne put trahir l’ancienne passion
de Julien pour Napoléon, il n’en parlait qu’avec horreur. VII Les Affinités électives.
Ils ne savent toucher le cœur qu’en le froissant.
Un moderne. Les enfants l’adoraient, lui ne les aimait
point ; sa pensée était ailleurs. Tout ce que ces marmots pouvaient faire ne l’impatientait
jamais. Froid, juste, impassible, et cependant aimé, parce que son arrivée avait en quelque
sorte chassé l’ennui de la maison, il fut un bon précepteur. Pour lui, il n’éprouvait
que haine et horreur pour la haute société où il était admis, à la vérité au bas
bout de la table, ce qui explique peut-être la haine et l’horreur. Il y eut certains
dîners d’apparat où il put à grande peine contenir sa haine pour tout ce qui l’environnait.
Un jour de la Saint-Louis entre autres, M. Valenod tenait le dé chez M. de Rênal, Julien
fut sur le point de se trahir ; il se sauva dans le jardin, sous prétexte de voir les
enfants. Quels éloges de la probité ! s’écria-t-il, on dirait que c’est la seule vertu ; et
cependant quelle considération, quel respect bas pour un homme qui évidemment a doublé
et triplé sa fortune, depuis qu’il administre le bien des pauvres ! je parierais qu’il
gagne même sur les fonds destinés aux enfants trouvés, à ces pauvres, dont la misère
est encore plus sacrée que celle des autres ! Ah ! monstres ! monstres ! Et moi aussi,
je suis une sorte d’enfant trouvé, haï de mon père, de mes frères, de toute ma
famille. Quelques jours avant la Saint-Louis, Julien,
se promenant seul et disant son bréviaire dans un petit bois, qu’on appelle le Belvédère,
et qui domine le Cours de la Fidélité, avait cherché en vain à éviter ses deux frères,
qu’il voyait venir de loin par un sentier solitaire. La jalousie de ces ouvriers grossiers
avait été tellement provoquée par le bel habit noir, par l’air extrêmement propre
de leur frère, par le mépris sincère qu’il avait pour eux, qu’ils l’avaient battu
au point de le laisser évanoui et tout sanglant. Madame de Rênal, se promenant avec M. Valenod
et le sous-préfet, arriva par hasard dans le petit bois ; elle vit Julien étendu sur
la terre et le crut mort. Son saisissement fut tel, qu’il donna de la jalousie à M.
Valenod. Il prenait l’alarme trop tôt. Julien trouva
madame de Rênal fort belle, mais il la haïssait à cause de sa beauté ; c’était le premier
écueil qui avait failli arrêter sa fortune. Il lui parlait le moins possible, afin de
faire oublier le transport qui, le premier jour, l’avait porté à lui baiser la main. Élisa, la femme de chambre de madame de Rênal,
n’avait pas manqué de devenir amoureuse du jeune précepteur ; elle en parlait souvent
à sa maîtresse. L’amour de madamemoiselle Élisa avait valu à Julien la haine d’un
des valets. Un jour, il entendit cet homme qui disait à Élisa : Vous ne voulez plus
me parler, depuis que ce précepteur crasseux est entré dans la maison. Julien ne méritait
pas cette injure ; mais, par instinct de joli garçon, il redoubla de soin pour sa personne.
La haine de M. Valenod redoubla aussi. Il dit publiquement que tant de coquetterie ne
convenait pas à un jeune abbé. À la soutane près c’était le costume que portait Julien. Madame de Rênal remarqua qu’il parlait
plus souvent que de coutume à madamemoiselle Élisa ; elle apprit que ces entretiens étaient
causés par la pénurie de la très petite garde-robe de Julien. Il avait si peu de linge,
qu’il était obligé de le faire laver fort souvent hors de la maison, et c’est pour
ces petits soins qu’Élisa lui était utile. Cette extrême pauvreté, qu’elle ne soupçonnait
pas, toucha madame de Rênal ; elle eut envie de lui faire des cadeaux, mais elle n’osa
pas ; cette résistance intérieure fut le premier sentiment pénible que lui causa Julien.
Jusque-là le nom de Julien, et le sentiment d’une joie pure et toute intellectuelle,
étaient synonymes pour elle. Tourmentée par l’idée de la pauvreté de Julien, madame
de Rênal parla à son mari de lui faire un cadeau de linge. — Quelle duperie ! répondit-il. Quoi ! faire
des cadeaux à un homme dont nous sommes parfaitement contents, et qui nous sert bien ? ce serait
dans le cas où il se négligerait qu’il faudrait stimuler son zèle. Madame de Rênal fut humiliée de cette manière
de voir ; elle ne l’eût pas remarquée avant l’arrivée de Julien. Elle ne voyait
jamais l’extrême propreté de la mise d’ailleurs fort simple du jeune abbé, sans se dire : Ce
pauvre garçon, comment peut-il faire ? Peu à peu, elle eut pitié de tout ce qui
manquait à Julien, au lieu d’en être choquée. Madame de Rênal était une de ces femmes
de province, que l’on peut très bien prendre pour des sottes pendant les quinze premiers
jours qu’on les voit. Elle n’avait aucune expérience de la vie, et ne se souciait pas
de parler. Douée d’une âme délicate et dédaigneuse, cet instinct de bonheur naturel
à tous les êtres faisait que, la plupart du temps, elle ne donnait aucune attention
aux actions des personnages grossiers, au milieu desquels le hasard l’avait jetée. On l’eût remarquée pour le naturel et
la vivacité d’esprit, si elle eût reçu la moindre éducation. Mais en sa qualité
d’héritière, elle avait été élevée chez des religieuses adoratrices passionnées
du Sacré-Cœur de Jésus, et animées d’une haine violente pour les Français ennemis
des jésuites. Madame de Rênal s’était trouvée assez de sens pour oublier bientôt,
comme absurde, tout ce qu’elle avait appris au couvent ; mais elle ne mit rien à la place,
et finit par ne rien savoir. Les flatteries précoces dont elle avait été l’objet,
en sa qualité d’héritière d’une grande fortune, et un penchant décidé à la dévotion
passionnée, lui avaient donné une manière de vivre tout intérieure. Avec l’apparence
de la condescendance la plus parfaite, et d’une abnégation de volonté, que les maris
de Verrières citaient en exemple à leurs femmes, et qui faisait l’orgueil de M. de
Rênal, la conduite habituelle de son âme était en effet le résultat de l’humeur
la plus altière. Telle princesse, citée à cause de son orgueil, prête infiniment
plus d’attention à ce que ses gentilshommes font autour d’elle, que cette femme si douce,
si modeste en apparence, n’en donnait à tout ce que disait ou faisait son mari. Jusqu’à
l’arrivée de Julien, elle n’avait réellement eu d’attention que pour ses enfants. Leurs
petites maladies, leurs douleurs, leurs petites joies, occupaient toute la sensibilité de
cette âme, qui, de la vie, n’avait adoré que Dieu, quand elle était au Sacré-Cœur
de Besançon. Sans qu’elle daignât le dire à personne,
un accès de fièvre d’un de ses fils la mettait presque dans le même état, que si
l’enfant eût été mort. Un éclat de rire grossier, un haussement d’épaule, accompagné
de quelque maxime triviale sur la folie des femmes, avaient constamment accueilli les
confidences de ce genre de chagrins, que le besoin d’épanchement l’avait portée
à faire à son mari, dans les premières années de leur mariage. Ces sortes de plaisanteries
quand surtout elles portaient sur les maladies de ses enfants, retournaient le poignard dans
le cœur de madame de Rênal. Voilà ce qu’elle trouva au lieu des flatteries empressées
et mielleuses du couvent jésuitique où elle avait passé sa jeunesse. Son éducation fut
faite par la douleur. Trop fière pour parler de ce genre de chagrins, même à son amie
madame Derville, elle se figura que tous les hommes étaient comme son mari, M. Valenod
et le sous-préfet Charcot de Maugiron. La grossièreté, et la plus brutale insensibilité
à tout ce qui n’était pas intérêt d’argent, de préséance ou de croix ; la haine aveugle
pour tout raisonnement qui les contrariait, lui parurent des choses naturelles à ce sexe,
comme porter des bottes et un chapeau de feutre. Après de longues années, madame de Rênal
n’était pas encore accoutumée à ces gens à argent au milieu desquels il fallait vivre. De là le succès du petit paysan Julien.
Elle trouva des jouissances douces, et toutes brillantes du charme de la nouveauté, dans
la sympathie de cette âme noble et fière. Madame de Rênal lui eut bientôt pardonné
son ignorance extrême qui était une grâce de plus, et la rudesse de ses façons qu’elle
parvint à corriger. Elle trouva qu’il valait la peine de l’écouter, même quand on parlait
des choses les plus communes, même quand il s’agissait d’un pauvre chien écrasé,
comme il traversait la rue, par la charrette d’un paysan allant au trot. Le spectacle
de cette douleur donnait un gros rire à son mari, tandis qu’elle voyait se contracter
les beaux sourcils noirs et si bien arqués de Julien. La générosité, la noblesse d’âme,
l’humanité lui semblèrent peu à peu n’exister que chez ce jeune abbé. Elle eut pour lui
seul toute la sympathie et même l’admiration que ces vertus excitent chez les âmes bien
nées. À Paris, la position de Julien envers madame
de Rênal eût été bien vite simplifiée ; mais à Paris, l’amour est fils des romans.
Le jeune précepteur et sa timide maîtresse auraient retrouvé dans trois ou quatre romans
et jusque dans les couplets du Gymnase, l’éclaircissement de leur position. Les romans leur auraient
tracé le rôle à jouer, montré le modèle à imiter ; et ce modèle, tôt ou tard, et
quoique sans nul plaisir, et peut-être en rechignant, la vanité eût forcé Julien
à le suivre. Dans une petite ville de l’Aveyron ou des
Pyrénées, le moindre incident eût été rendu décisif par le feu du climat. Sous
nos cieux plus sombres, un jeune homme pauvre, et qui n’est qu’ambitieux parce que la
délicatesse de son cœur lui fait un besoin de quelques-unes des jouissances que donne
l’argent, voit tous les jours une femme de trente ans sincèrement sage, occupée
de ses enfants, et qui ne prend nullement dans les romans des exemples de conduite.
Tout va lentement, tout se fait peu à peu dans les provinces, il y a plus de naturel. Souvent, en songeant à la pauvreté du jeune
précepteur, madame de Rênal était attendrie jusqu’aux larmes. Julien la surprit un jour
pleurant tout à fait. — Eh ! madame, vous serait-il arrivé quelque
malheur ? — Non, mon ami, lui répondit-elle : appelez
les enfants, allons nous promener. Elle prit son bras et s’appuya d’une façon
qui parut singulière à Julien. C’était la première fois qu’elle l’avait appelé
mon ami. Vers la fin de la promenade, Julien remarqua
qu’elle rougissait beaucoup. Elle ralentit le pas. — On vous aura raconté, dit-elle sans le
regarder, que je suis l’unique héritière d’une tante fort riche qui habite Besançon.
Elle me comble de présents… Mes fils font des progrès… si étonnants… que je voudrais
vous prier d’accepter un petit présent, comme marque de ma reconnaissance. Il ne s’agit
que de quelques louis pour vous faire du linge. Mais… ajouta-t-elle en rougissant encore
plus, et elle cessa de parler. — Quoi, madame ? dit Julien. — Il serait inutile, continua-t-elle en
baissant la tête, de parler de ceci à mon mari. — Je suis petit, madame, mais je ne suis
pas bas, reprit Julien en s’arrêtant, les yeux brillants de colère, et se relevant
de toute sa hauteur, c’est à quoi vous n’avez pas assez réfléchi. Je serais moins
qu’un valet, si je me mettais dans le cas de cacher à M. de Rênal quoi que ce soit
de relatif à mon argent. Madame de Rênal était atterrée. — M. le maire, continua Julien, m’a remis
cinq fois trente-six francs depuis que j’habite sa maison ; je suis prêt à montrer mon livre
de dépenses à M. de Rênal et à qui que ce soit ; même à M. Valenod qui me hait. À la suite de cette sortie, madame de Rênal
était restée pâle et tremblante, et la promenade se termina sans que ni l’un ni
l’autre pût trouver un prétexte pour renouer le dialogue. L’amour pour madame de Rênal
devint de plus en plus impossible dans le cœur orgueilleux de Julien : quant à elle,
elle le respecta, elle l’admira, elle en avait été grondée. Sous prétexte de réparer
l’humiliation involontaire qu’elle lui avait causée, elle se permit les soins les
plus tendres. La nouveauté de ces manières fit pendant huit jours le bonheur de madame
de Rênal. Leur effet fut d’apaiser en partie la colère de Julien ; il était loin d’y
voir rien qui pût ressembler à un goût personnel. — Voilà, se disait-il, comme sont ces gens
riches, ils humilient et croient ensuite pouvoir tout réparer, par quelques singeries ! Le cœur de madame de Rênal était trop plein,
et encore trop innocent, pour que, malgré ses résolutions à cet égard, elle ne racontât
pas à son mari l’offre qu’elle avait faite à Julien, et la façon dont elle avait
été repoussée. — Comment, reprit M. de Rênal vivement
piqué, avez-vous pu tolérer un refus de la part d’un domestique ? Et comme madame de Rênal se récriait sur
ce mot : — Je parle, madame, comme feu M. le prince
de Condé, présentant ses chambellans à sa nouvelle épouse : « Tous ces gens-là,
lui dit-il, sont nos domestiques. » Je vous ai lu ce passage des Mémoires de Besenval,
essentiel pour les préséances. Tout ce qui n’est pas gentilhomme, qui vit chez vous
et reçoit un salaire, est votre domestique. Je vais dire deux mots à ce M. Julien, et
lui donner cent francs. — Ah ! mon ami, dit madame de Rênal tremblante,
que ce ne soit pas du moins devant les domestiques ! — Oui, ils pourraient être jaloux et avec
raison, dit son mari, en s’éloignant et pensant à la quotité de la somme. Madame de Rênal tomba sur une chaise, presque
évanouie de douleur. Il va humilier Julien, et par ma faute ! Elle eut horreur de son
mari, et se cacha la figure avec les mains. Elle se promit bien de ne jamais faire de
confidences. Lorsqu’elle revit Julien, elle était toute
tremblante, sa poitrine était tellement contractée qu’elle ne put parvenir à prononcer la
moindre parole. Dans son embarras elle lui prit les mains qu’elle serra. — Eh bien, mon ami, lui dit-elle enfin,
êtes-vous content de mon mari ? — Comment ne le serais-je pas ? répondit
Julien avec un sourire amer, il m’a donné cent francs. Madame de Rênal le regarda comme incertaine. — Donnez-moi le bras, dit-elle enfin avec
un accent de courage que Julien ne lui avait jamais vu. Elle osa aller jusque chez le libraire de
Verrières, malgré son affreuse réputation de libéralisme. Là, elle choisit pour dix
louis de livres qu’elle donna à ses fils. Mais ces livres étaient ceux qu’elle savait
que Julien désirait. Elle exigea que là, dans la boutique du libraire, chacun des enfants
écrivît son nom sur les livres qui lui étaient échus en partage. Pendant que madame de Rênal
était heureuse de la sorte de réparation qu’elle avait l’audace de faire à Julien,
celui-ci était étonné de la quantité de livres qu’il apercevait chez le libraire.
Jamais il n’avait osé entrer en un lieu aussi profane, son cœur palpitait. Loin de
songer à deviner ce qui se passait dans le cœur de madame de Rênal, il rêvait profondément
au moyen qu’il y aurait, pour un jeune étudiant en théologie, de se procurer quelques-uns
de ces livres. Enfin il eut l’idée qu’il serait possible avec de l’adresse de persuader
à M. de Rênal, qu’il fallait donner pour sujet de thème à ses fils l’histoire des
gentilshommes célèbres nés dans la province. Après un mois de soins, Julien vit réussir
cette idée, et à un tel point, que, quelque temps après, il osa hasarder, en parlant
à M. de Rênal, la mention d’une action bien autrement pénible pour le noble maire
; il s’agissait de contribuer à la fortune d’un libéral, en prenant un abonnement
chez le libraire. M. de Rênal convenait bien qu’il était sage de donner à son fils
aîné l’idée de visu de plusieurs ouvrages qu’il entendrait mentionner dans la conversation,
lorsqu’il serait à l’École militaire ; mais Julien voyait M. le maire s’obstiner
à ne pas aller plus loin. Il soupçonnait une raison secrète, mais ne pouvait la deviner. — Je pensais, monsieur, lui dit-il un jour,
qu’il y aurait une haute inconvenance à ce que le nom d’un bon gentilhomme tel qu’un
Rênal parût sur le sale registre du libraire. Le front de M. de Rênal s’éclaircit. Ce
serait aussi une bien mauvaise note, continua Julien, d’un ton plus humble, pour un pauvre
étudiant en théologie, si l’on pouvait un jour découvrir que son nom a été sur
le registre d’un libraire loueur de livres. Les libéraux pourraient m’accuser d’avoir
demandé les livres les plus infâmes ; qui sait même s’ils n’iraient pas jusqu’à
écrire après mon nom les titres de ces livres pervers. Mais Julien s’éloignait de la
trace. Il voyait la physionomie du maire reprendre l’expression de l’embarras et de l’humeur.
Julien se tut. Je tiens mon homme, se dit-il. Quelques jours après, l’aîné des enfants
interrogeant Julien sur un livre annoncé dans la Quotidienne, en présence de M. de
Rênal : — Pour éviter tout sujet de triomphe au
parti jacobin, dit le jeune précepteur, et cependant me donner les moyens de répondre
à M. Adolphe, on pourrait faire prendre un abonnement chez le libraire par le dernier
de vos gens. — Voilà une idée qui n’est pas mal,
dit M. de Rênal, évidemment fort joyeux. — Toutefois il faudrait spécifier, dit
Julien, de cet air grave et presque malheureux qui va si bien à de certaines gens, quand
ils voient le succès des affaires qu’ils ont les plus longtemps désirées, il faudrait
spécifier que le domestique ne pourra prendre aucun roman. Une fois dans la maison, ces
livres dangereux pourraient corrompre les filles de madame, et le domestique lui-même. — Vous oubliez les pamphlets politiques,
ajouta M. de Rênal, d’un air hautain. Il voulait cacher l’admiration que lui donnait
le savant mezzo-termine inventé par le précepteur de ses enfants. La vie de Julien se composait ainsi d’une
suite de petites négociations ; et leur succès l’occupait beaucoup plus que le sentiment
de préférence marquée qu’il n’eût tenu qu’à lui de lire dans le cœur de
madame de Rênal. La position morale où il avait été toute
sa vie se renouvelait chez M. le maire de Verrières. Là, comme à la scierie de son
père, il méprisait profondément les gens avec qui il vivait, et en était haï. Il
voyait chaque jour dans les récits faits par le sous-préfet, par M. Valenod, par les
autres amis de la maison, à l’occasion de choses qui venaient de se passer sous leurs
yeux, combien leurs idées ressemblaient peu à la réalité. Une action lui semblait-elle
admirable ? c’était celle-là précisément qui attirait le blâme des gens qui l’environnaient.
Sa réplique intérieure était toujours : Quels monstres ou quels sots ! Le plaisant, avec
tant d’orgueil, c’est que souvent il ne comprenait absolument rien à ce dont on parlait. De la vie, il n’avait parlé avec sincérité
qu’au vieux chirurgien-major ; le peu d’idées qu’il avait étaient relatives aux campagnes
de Bonaparte en Italie, ou à la chirurgie. Son jeune courage se plaisait au récit circonstancié
des opérations les plus douloureuses ; il se disait : Je n’aurais pas sourcillé. La première fois que madame de Rênal essaya
avec lui une conversation étrangère à l’éducation des enfants, il se mit à parler d’opérations
chirurgicales, elle pâlît et le pria de cesser. Julien ne savait rien au-delà. Ainsi, passant
sa vie avec madame de Rênal, le silence le plus singulier s’établissait entre eux
dès qu’ils étaient seuls. Dans le salon, quelle que fût l’humilité de son maintien,
elle trouvait dans ses yeux un air de supériorité intellectuelle envers tout ce qui venait chez
elle. Se trouvait-elle seule un instant avec lui, elle le voyait visiblement embarrassé.
Elle en était inquiète, car son instinct de femme lui faisait comprendre que cet embarras
n’était nullement tendre. D’après je ne sais quelle idée prise dans
quelque récit de la bonne société, telle que l’avait vue le vieux chirurgien-major,
dès qu’on se taisait dans un lieu où il se trouvait avec une femme, Julien se sentait
humilié, comme si ce silence eût été son tort particulier. Cette sensation était cent
fois plus pénible dans le tête-à-tête. Son imagination remplie des notions les plus
exagérées, les plus espagnoles, sur ce qu’un homme doit dire, quand il est seul avec une
femme, ne lui offrait dans son trouble que des idées inadmissibles. Son âme était
dans les nues, et cependant il ne pouvait sortir du silence le plus humiliant. Ainsi
son air sévère, pendant ses longues promenades avec madame de Rênal et les enfants, était
augmenté par les souffrances les plus cruelles. Il se méprisait horriblement. Si par malheur
il se forçait à parler, il lui arrivait de dire les choses les plus ridicules. Pour
comble de misère, il voyait et s’exagérait son absurdité ; mais ce qu’il ne voyait
pas, c’était l’expression de ses yeux ; ils étaient si beaux et annonçaient une
âme si ardente, que, semblables aux bons acteurs, ils donnaient quelquefois un sens
charmant à ce qui n’en avait pas. Madame de Rênal remarqua que, seul avec elle, il
n’arrivait jamais à dire quelque chose de bien que lorsque, distrait par quelque
évènement imprévu, il ne songeait pas à bien tourner un compliment. Comme les amis
de la maison ne la gâtaient pas en lui présentant des idées nouvelles et brillantes, elle jouissait
avec délices des éclairs d’esprit de Julien. Depuis la chute de Napoléon, toute apparence
de galanterie est sévèrement bannie des mœurs de la province. On a peur d’être
destitué. Les fripons cherchent un appui dans la congrégation ; et l’hypocrisie
a fait les plus beaux progrès même dans les classes libérales. L’ennui redouble.
Il ne reste d’autre plaisir que la lecture et l’agriculture. Madame de Rênal, riche héritière d’une
tante dévote, mariée à seize ans à un bon gentilhomme, n’avait de sa vie éprouvé
ni vu rien qui ressemblât le moins du monde à l’amour. Ce n’était guère que son
confesseur, le bon curé Chélan, qui lui avait parlé de l’amour, à propos des poursuites
de M. Valenod, et il lui en avait fait une image si dégoûtante, que ce mot ne lui représentait
que l’idée du libertinage le plus abject. Elle regardait comme une exception, ou même
comme tout à fait hors de nature, l’amour tel qu’elle l’avait trouvé dans le très
petit nombre de romans que le hasard avait mis sous ses yeux. Grâce à cette ignorance,
madame de Rênal, parfaitement heureuse, occupée sans cesse de Julien, était loin de se faire
le plus petit reproche. VIII Petits Événements.
Then there were sighs, the deeper for suppression, And stolen glances, sweeter for the theft,
And burning blushes, though for no transgression. Don Juan, C. I, st. 74.
L’angélique douceur que madame de Rênal devait à son caractère et à son bonheur
actuel n’était un peu altérée que quand elle venait à songer à sa femme de chambre
Élisa. Cette fille fit un héritage, alla se confesser au curé Chélan et lui avoua
le projet d’épouser Julien. Le curé eut une véritable joie du bonheur de son ami
; mais sa surprise fut extrême, quand Julien lui dit d’un air résolu que l’offre de
Mademosselle Élisa ne pouvait lui convenir. — Prenez garde, mon enfant, à ce qui se
passe dans votre cœur, dit le curé, fronçant le sourcil ; je vous félicite de votre vocation,
si c’est à elle seule que vous devez le mépris d’une fortune plus que suffisante.
Il y a cinquante-six ans sonnés que je suis curé de Verrières, et cependant, suivant
toute apparence, je vais être destitué. Ceci m’afflige, et toutefois j’ai huit
cents livres de rente. Je vous fais part de ce détail afin que vous ne vous fassiez pas
d’illusions sur ce qui vous attend dans l’état de prêtre. Si vous songez à faire
la cour aux hommes qui ont la puissance, votre perte éternelle est assurée. Vous pourrez
faire fortune, mais il faudra nuire aux misérables, flatter le sous-préfet, le maire, l’homme
considéré, et servir ses passions : cette conduite, qui dans le monde s’appelle savoir-vivre,
peut, pour un laïc, n’être pas absolument incompatible avec le salut ; mais, dans notre
état, il faut opter ; il s’agit de faire fortune dans ce monde ou dans l’autre, il
n’y a pas de milieu. Allez, mon cher ami, réfléchissez, et revenez dans trois jours
me rendre une réponse définitive. J’entrevois avec peine, au fond de votre caractère, une
ardeur sombre qui ne m’annonce pas la modération et la parfaite abnégation des avantages terrestres
nécessaires à un prêtre ; j’augure bien de votre esprit ; mais, permettez-moi de vous
le dire, ajouta le bon curé, les larmes aux yeux, dans l’état de prêtre, je tremblerai
pour votre salut. Julien avait honte de son émotion ; pour
la première fois de sa vie, il se voyait aimé ; il pleurait avec délices et alla
cacher ses larmes dans les grands bois au-dessus de Verrières. Pourquoi l’état où je me trouve ? se dit-il
enfin ; je sens que je donnerais cent fois ma vie pour ce bon curé Chélan, et cependant
il vient de me prouver que je ne suis qu’un sot. C’est lui surtout qu’il m’importe
de tromper, et il me devine. Cette ardeur secrète dont il me parle, c’est mon projet
de faire fortune. Il me croit indigne d’être prêtre, et cela précisément quand je me
figurais que le sacrifice de cinquante louis de rentes allait lui donner la plus haute
idée de ma piété et de ma vocation. À l’avenir, continua Julien, je ne compterai
que sur les parties de mon caractère que j’aurai éprouvées. Qui m’eût dit que
je trouverais du plaisir à répandre des larmes ? que j’aimerais celui qui me prouve
que je ne suis qu’un sot ! Trois jours après, Julien avait trouvé le
prétexte dont il eût dû se munir dès le premier jour ; ce prétexte était une calomnie,
mais qu’importe ? Il avoua au curé, avec beaucoup d’hésitation, qu’une raison
qu’il ne pouvait lui expliquer, parce qu’elle nuirait à un tiers, l’avait détourné
tout d’abord de l’union projetée. C’était accuser la conduite d’Élisa. M. Chelan
trouva dans ses manières un certain feu tout mondain, bien différent de celui qui eût
dû animer un jeune lévite. — Mon ami, lui dit-il encore, soyez un bon
bourgeois de campagne, estimable et instruit, plutôt qu’un prêtre sans vocation. Julien répondit à ces nouvelles remontrances,
fort bien, quant aux paroles : il trouvait les mots qu’eût employés un jeune séminariste
fervent ; mais le ton dont il les prononçait, mais le feu mal caché qui éclatait dans
ses yeux alarmait M. Chélan. Il ne faut pas trop mal augurer de Julien
; il inventait correctement les paroles d’une hypocrisie cauteleuse et prudente. Ce n’est
pas mal à son âge. Quant au ton et aux gestes, il vivait avec des campagnards ; il avait
été privé de la vue des grands modèles. Par la suite, à peine lui eut-il été donné
d’approcher de ses messieurs, qu’il fut admirable pour les gestes comme pour les paroles. Madame de Rênal fut étonnée que la nouvelle
fortune de sa femme de chambre ne rendît pas cette fille plus heureuse ; elle la voyait
sans cesse chez le curé, et en revenir les larmes aux yeux ; enfin Élisa lui parla de
son mariage. Madame de Rênal se crut malade ; une sorte
de fièvre l’empêchait de trouver le sommeil ; elle ne vivait que lorsqu’elle avait sous
les yeux sa femme de chambre ou Julien. Elle ne pouvait penser qu’à eux et au bonheur
qu’ils trouveraient dans leur ménage. La pauvreté de cette petite maison, où l’on
devrait vivre avec cinquante louis de rentes, se peignait à elle sous des couleurs ravissantes.
Julien pourrait très bien se faire avocat à Bray, la sous-préfecture à deux lieues
de Verrières ; dans ce cas elle le verrait quelquefois. Madame de Rênal crut sincèrement qu’elle
allait devenir folle ; elle le dit à son mari, et enfin tomba malade. Le soir même,
comme sa femme de chambre la servait, elle remarqua que cette fille pleurait. Elle abhorrait
Élisa dans ce moment, et venait de la brusquer ; elle lui en demanda pardon. Les larmes d’Élisa
redoublèrent ; elle dit, que si sa maîtresse le lui permettait, elle lui conterait tout
son malheur. — Dites, répondit madame de Rênal. — Eh bien, madame, il me refuse ; des méchants
lui auront dit du mal de moi, il les croit. — Qui vous refuse ? dit madame de Rênal
respirant à peine. — Eh qui, madame, si ce n’est M. Julien
? répliqua la femme de chambre, en sanglotant. M. le curé n’a pu vaincre sa résistance
; car M. le curé trouve qu’il ne doit pas refuser une honnête fille, sous prétexte
qu’elle a été femme de chambre. Après tout, le père de M. Julien n’est autre
chose qu’un charpentier ; lui-même comment gagnait-il sa vie avant d’être chez madame
? Madame de Rênal n’écoutait plus ; l’excès
du bonheur lui avait presque ôté l’usage de la raison. Elle se fit répéter plusieurs
fois l’assurance que Julien avait refusé d’une façon positive, et qui ne permettait
plus de revenir à une résolution plus sage. — Je veux tenter un dernier effort, dit-elle
à sa femme de chambre, je parlerai à M. Julien. Le lendemain après le déjeuner, madame de
Rênal se donna la délicieuse volupté de plaider la cause de sa rivale, et de voir
la main et la fortune d’Élisa refusées constamment pendant une heure. Peu à peu Julien sortit de ses réponses
compassées, et finit par répondre avec esprit aux sages représentations de madame de Rênal.
Elle ne put résister au torrent de bonheur qui inondait son âme après tant de jours
de désespoir. Elle se trouva mal tout à fait. Quand elle fut remise et bien établie
dans sa chambre, elle renvoya tout le monde. Elle était profondément étonnée. Aurais-je de l’amour pour Julien ? se dit-elle
enfin. Cette découverte, qui dans tout autre moment
l’aurait plongée dans les remords et dans une agitation profonde, ne fut pour elle qu’un
spectable singulier, mais comme indifférent. Son âme, épuisée par tout ce qu’elle
venait d’éprouver, n’avait plus de sensibilité au service des passions. Madame de Rênal voulut travailler, et tomba
dans un profond sommeil ; quand elle se réveilla, elle ne s’effraya pas autant qu’elle l’aurait
dû. Elle était trop heureuse pour pouvoir prendre en mal quelque chose. Naïve et innocente,
jamais cette bonne provinciale n’avait torturé son âme, pour tâcher d’en arracher un
peu de sensibilité à quelque nouvelle nuance de sentiment ou de malheur. Entièrement absorbée,
avant l’arrivée de Julien, par cette masse de travail qui, loin de Paris, est le lot
d’une bonne mère de famille, madame de Rênal pensait aux passions, comme nous pensons
à la loterie : duperie certaine et bonheur cherché par des fous. La cloche du dîner sonna ; madame de Rênal
rougit beaucoup quand elle entendit la voix de Julien, qui amenait les enfants. Un peu
adroite depuis qu’elle aimait, pour expliquer sa rougeur, elle se plaignit d’un affreux
mal de tête. — Voilà comme sont toutes les femmes, lui
répondit M. de Rênal, avec un gros rire. Il y a toujours quelque chose à raccommoder
à ces machines-là ! Quoique accoutumée à ce genre d’esprit,
ce ton de voix choqua madame de Rênal. Pour se distraire, elle regarda la physionomie
de Julien ; il eût été l’homme le plus laid, que dans cet instant il lui eût plu. Attentif à copier les habitudes des gens
de cour, dès les premiers beaux jours du printemps, M. de Rênal s’établit à Vergy
; c’est le village rendu célèbre par l’aventure tragique de Gabrielle. À quelques centaines
de pas des ruines si pittoresques de l’ancienne église gothique, M. de Rênal possède un
vieux château avec ses quatre tours, et un jardin dessiné comme celui des Tuileries,
avec force bordures de buis et allées de marronniers taillés deux fois par an. Un
champ voisin, planté de pommiers, servait de promenade. Huit ou dix noyers magnifiques
étaient au bout du verger ; leur feuillage immense s’élevait peut-être à quatre-vingts
pieds de hauteur. — Chacun de ces maudits noyers, disait M.
de Rênal, quand sa femme les admirait, me coûte la récolte d’un demi-arpent, le
blé ne peut venir sous leur ombre. La vue de la campagne sembla nouvelle à madame
de Rênal ; son admiration allait jusqu’aux transports. Le sentiment dont elle était
animée lui donnait de l’esprit et de la résolution. Dès le surlendemain de l’arrivée
à Vergy, M. de Rênal étant retourné à la ville, pour les affaires de la mairie,
madame de Rênal prit des ouvriers à ses frais. Julien lui avait donné l’idée d’un
petit chemin sablé, qui circulerait dans les vergers et sous les grands noyers, et
permettrait aux enfants de se promener dès le matin, sans que leurs souliers fussent
mouillés par la rosée. Cette idée fut mise à exécution, moins de vingt-quatre heures
après avoir été conçue. Madame de Rênal passa toute la journée gaiement avec Julien
à diriger les ouvriers. Lorsque le maire de Verrières revint de la
ville, il fut bien surpris de trouver l’allée faite. Son arrivée surprit aussi madame de
Rênal ; elle avait oublié son existence. Pendant deux mois, il parla avec humeur de
la hardiesse qu’on avait eue de faire, sans le consulter, une réparation aussi importante
; mais madame de Rênal l’avait exécutée à ses frais, ce qui le consolait un peu. Elle passait ses journées à courir avec
ses enfants dans le verger, et à faire la chasse aux papillons. On avait construit de
grands capuchons de gaze claire, avec lesquels on prenait les pauvres lépidoptères. C’est
le nom barbare que Julien apprenait à madame de Rênal. Car elle avait fait venir de Besançon
le bel ouvrage de M. Godart ; et Julien lui racontait les mœurs singulières de ces pauvres
bêtes. On les piquait sans pitié avec des épingles
dans un grand cadre de carton arrangé aussi par Julien. Il y eut enfin entre madame de Rênal et Julien
un sujet de conversation, il ne fut plus exposé à l’affreux supplice que lui donnaient
les moments de silence. Ils se parlaient sans cesse, et avec un intérêt
extrême, quoique toujours de choses fort innocentes. Cette vie active, occupée et
gaie, était du goût de tout le monde, excepté de Mademoiselle Élisa, qui se trouvait excédée
de travail. Jamais dans le carnaval, disait-elle, quand il y a bal à Verrières, madame ne
s’est donné tant de soins pour sa toilette ; elle change de robes deux ou trois fois
par jour. Comme notre intention est de ne flatter personne,
nous ne nierons point que madame de Rênal, qui avait une peau superbe, ne se fît arranger
des robes qui laissaient les bras et la poitrine fort découverts. Elle était très bien faite,
et cette manière de se mettre lui allait à ravir. Jamais vous n’avez été si jeune, madame,
lui disaient ses amis de Verrières qui venaient dîner à Vergy. (C’est une façon de parler
du pays.) Une chose singulière qui trouvera peu de
croyance parmi nous, c’était sans intention directe que madame de Rênal se livrait à
tant de soins. Elle y trouvait du plaisir ; et, sans y songer autrement, tout le temps
qu’elle ne passait pas à la chasse aux papillons avec les enfants et Julien, elle
travaillait avec Élisa à bâtir des robes. Sa seule course à Verrières fut causée
par l’envie d’acheter de nouvelles robes d’été qu’on venait d’apporter de Mulhouse. Elle ramena à Vergy une jeune femme de ses
parentes. Depuis son mariage, madame de Rênal s’était liée insensiblement avec madame
Derville qui autrefois avait été sa compagne au Sacré-Cœur. Madame Derville riait beaucoup de ce qu’elle
appelait les idées folles de sa cousine : Seule, jamais je n’y penserais, disait-elle. Ces
idées imprévues qu’on eût appelées saillies à Paris, madame de Rênal en avait honte
comme d’une sottise, quand elle était avec son mari ; mais la présence de madame Derville
lui donnait du courage. Elle lui disait d’abord ses pensées d’une voix timide ; quand ces
dames était longtemps seules, l’esprit de madame de Rênal s’animait, et une longue
matinée solitaire passait comme un instant et laissait les deux amies fort gaies. À
ce voyage, la raisonnable madame Derville trouva sa cousine beaucoup moins gaie et beaucoup
plus heureuse. Julien, de son côté, avait vécu en véritable
enfant depuis son séjour à la campagne, aussi heureux de courir à la suite des papillons
que ses élèves. Après tant de contrainte et de politique habile, seul, loin des regards
des hommes, et, par instinct, ne craignant point madame de Rênal, il se livrait au plaisir
d’exister, si vif à cet âge, et au milieu des plus belles montagnes du monde. Dès l’arrivée de madame Derville, il sembla
à Julien qu’elle était son amie ; il se hâta de lui montrer le point de vue que l’on
a à l’extrémité de la nouvelle allée sous les grands noyers ; dans le fait il est
égal, si ce n’est supérieur à ce que la Suisse et les lacs d’Italie peuvent offrir
de plus admirable. Si l’on monte la côte rapide qui commence à quelques pas de là,
on arrive bientôt à de grands précipices bordés par des bois de chênes, qui s’avancent
presque jusque sur la rivière. C’est sur les sommets de ces rochers coupés à pic,
que Julien, heureux, libre, et même quelque chose de plus, roi de la maison, conduisait
les deux amies, et jouissait de leur admiration pour ces aspects sublimes. — C’est pour moi comme de la musique de
Mozart, disait madame Derville. La jalousie de ses frères, la présence d’un
père despote et rempli d’humeur, avaient gâté aux yeux de Julien les campagnes des
environs de Verrières. À Vergy, il ne trouvait point de ces souvenirs amers ; pour la première
fois de sa vie, il ne voyait point d’ennemi. Quand M. de Rênal était à la ville, ce
qui arrivait souvent, il osait lire ; bientôt, au lieu de lire la nuit, et encore en ayant
soin de cacher sa lampe au fond d’un vase à fleurs renversé, il put se livrer au sommeil
; le jour dans l’intervalle des leçons des enfants, il venait dans ces rochers avec
le livre, unique règle de sa conduite et objet de ses transports. Il y trouvait à
la fois bonheur, extase et consolation dans les moments de découragement. Certaines choses que Napoléon dit des femmes,
plusieurs discussions sur le mérite des romans à la mode sous son règne, lui donnèrent
alors, pour la première fois, quelques idées que tout autre jeune homme de son âge aurait
eues depuis longtemps. Les grandes chaleurs arrivèrent. On prit
l’habitude de passer les soirées sous un immense tilleul à quelques pas de la maison.
L’obscurité y était profonde. Un soir, Julien parlait avec action, il jouissait avec
délices du plaisir de bien parler et à des femmes jeunes ; en gesticulant, il toucha
la main de madame de Rênal qui était appuyée sur le dos d’une de ces chaises de bois
peint que l’on place dans les jardins. Cette main se retira bien vite ; mais Julien
pensa qu’il était de son devoir d’obtenir que l’on ne retirât pas cette main quand
il la touchait. L’idée d’un devoir à accomplir, et d’un ridicule ou plutôt d’un
sentiment d’infériorité à encourir si l’on n’y parvenait pas, éloigna sur-le-champ
tout plaisir de son cœur. IX Une soirée à la Campagne.
La Didon de M. Guérin, esquisse charmante !
Strombeck. Ses regards le lendemain, quand il revit madame
de Rênal, étaient singuliers ; il l’observait comme un ennemi avec lequel il va falloir
se battre. Ces regards, si différents de ceux de la veille, firent perdre la tête
à madame de Rênal ; elle avait été bonne pour lui, et il paraissait fâché. Elle ne
pouvait détacher ses regards des siens. La présence de madame Derville permettait
à Julien de moins parler et de s’occuper davantage de ce qu’il avait dans la tête.
Son unique affaire, toute cette journée, fut de se fortifier par la lecture du livre
inspiré qui retrempait son âme. Il abrégea beaucoup les leçons des enfants,
et ensuite, quand la présence de madame de Rênal vint le rappeler tout à fait aux soins
de sa gloire, il décida qu’il fallait absolument qu’elle permît ce soir-là que sa main
restât dans la sienne. Le soleil en baissant, et rapprochant le moment
décisif, fit battre le cœur de Julien d’une façon singulière. La nuit vint. Il observa
avec une joie qui lui ôta un poids immense de dessus la poitrine, qu’elle serait fort
obscure. Le ciel chargé de gros nuages, promenés par un vent très chaud, semblait annoncer
une tempête. Les deux amies se promenèrent fort tard. Tout ce qu’elles faisaient ce
soir-là semblait singulier à Julien. Elles jouissaient de ce temps, qui, pour certaines
âmes délicates, semble augmenter le plaisir d’aimer. On s’assit enfin, madame de Rênal à côté
de Julien, et madame Derville près de son amie. Préoccupé de ce qu’il allait tenter,
Julien ne trouvait rien à dire. La conversation languissait. Serai-je aussi tremblant et malheureux au
premier duel qui me viendra ? se dit Julien ; car il avait trop de méfiance et de lui
et des autres, pour ne pas voir l’état de son âme. Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers
lui eussent semblé préférables. Que de fois ne désira-t-il pas voir survenir à
madame de Rênal quelque affaire qui l’obligeât de rentrer à la maison et de quitter le jardin
! La violence que Julien était obligé de se faire, était trop forte pour que sa voix
ne fût pas profondément altérée ; bientôt la voix de madame de Rênal devint tremblante
aussi, mais Julien ne s’en aperçut point. L’affreux combat que le devoir livrait à
la timidité était trop pénible, pour qu’il fût en état de rien observer hors lui-même.
Neuf heures trois quarts venaient de sonner à l’horloge du château, sans qu’il eût
encore rien osé. Julien, indigné de sa lâcheté, se dit : Au moment précis où dix heures
sonneront, j’exécuterai ce que, pendant toute la journée, je me suis promis de faire
ce soir, ou je monterai chez moi me brûler la cervelle. Après un dernier moment d’attente et d’anxiété,
pendant lequel l’excès de l’émotion mettait Julien comme hors de lui, dix heures
sonnèrent à l’horloge qui était au-dessus de sa tête. Chaque coup de cette cloche fatale
retentissait dans sa poitrine, et y causait comme un mouvement physique. Enfin, comme le dernier coup de dix heures
retentissait encore, il étendit la main, et prit celle de madame de Rênal, qui la
retira aussitôt. Julien, sans trop savoir ce qu’il faisait, la saisit de nouveau.
Quoique bien ému lui-même, il fut frappé de la froideur glaciale de la main qu’il
prenait ; il la serrait avec une force convulsive ; on fit un dernier effort pour la lui ôter,
mais enfin cette main lui resta. Son âme fut inondée de bonheur, non qu’il
aimât madame de Rênal, mais un affreux supplice venait de cesser. Pour que madame Derville
ne s’aperçût de rien, il se crut obligé de parler ; sa voix alors était éclatante
et forte. Celle de madame de Rênal, au contraire, trahissait tant d’émotion, que son amie
la crut malade et lui proposa de rentrer. Julien sentit le danger : Si madame de Rênal
rentre au salon, je vais retomber dans la position affreuse où j’ai passé la journée.
J’ai tenu cette main trop peu de temps pour que cela compte comme un avantage qui m’est
acquis. Au moment où madame Derville renouvelait
la proposition de rentrer au salon, Julien serra fortement la main qu’on lui abandonnait. Madame de Rênal, qui se levait déjà, se
rassit en disant, d’une voix mourante : — Je me sens, à la vérité, un peu malade,
mais le grand air me fait du bien. Ces mots confirmèrent le bonheur de Julien,
qui, dans ce moment, était extrême : il parla, il oublia de feindre, il parut l’homme
le plus aimable aux deux amies qui l’écoutaient. Cependant il y avait encore un peu de manque
de courage dans cette éloquence qui lui arrivait tout à coup. Il craignait mortellement que
madame Derville, fatiguée du vent qui commençait à s’élever, et qui précédait la tempête,
ne voulût rentrer seule au salon. Alors il serait resté en tête à tête avec madame
de Rênal. Il avait eu presque par hasard le courage aveugle qui suffit pour agir ; mais
il sentait qu’il était hors de sa puissance de dire le mot le plus simple à madame de
Rênal. Quelques légers que fussent ses reproches, il allait être battu, et l’avantage qu’il
venait d’obtenir anéanti. Heureusement pour lui, ce soir-là, ses discours
touchants et emphatiques trouvèrent grâce devant madame Derville, qui très souvent
le trouvait gauche comme un enfant, un peu amusant. Pour madame de Rênal, la main dans
celle de Julien, elle ne pensait à rien ; elle se laissait vivre. Les heures qu’on passa
sous ce grand tilleul que la tradition du pays dit planté par Charles le Téméraire,
furent pour elle une époque de bonheur. Elle écoutait avec délices les gémissements
du vent dans l’épais feuillage du tilleul, et le bruit de quelques gouttes rares qui
commençaient à tomber sur ses feuilles les plus basses. Julien ne remarqua pas une circonstance
qui l’eût bien rassuré ; madame de Rênal, qui avait été obligée de lui ôter sa main,
parce qu’elle se leva pour aider sa cousine à relever un vase de fleurs que le vent venait
de renverser à leurs pieds, fut à peine assise de nouveau, qu’elle lui rendit sa
main presque sans difficulté, et comme si déjà c’eût été entre eux une chose
convenue. Minuit était sonné depuis longtemps ; il
fallut enfin quitter le jardin ; on se sépara. Madame de Rênal, transportée du bonheur
d’aimer, était tellement ignorante, qu’elle ne se faisait presque aucun reproche. Le bonheur
lui ôtait le sommeil. Un sommeil de plomb s’empara de Julien, mortellement fatigué
des combats que toute la journée la timidité et l’orgueil s’étaient livrés dans son
cœur. Le lendemain on le réveilla à cinq heures
; et, ce qui eût été cruel pour madame de Rênal, si elle l’eût su, à peine lui
donna-t-il une pensée. Il avait fait son devoir, et un devoir héroïque. Rempli de
bonheur par ce sentiment, il s’enferma à clef dans sa chambre, et se livra avec un
plaisir tout nouveau à la lecture des exploits de son héros. Quand la cloche du déjeuner se fit entendre,
il avait oublié, en lisant les bulletins de la grande armée, tous ses avantages de
la veille. Il se dit, d’un ton léger en descendant au salon : Il faut dire à cette
femme que je l’aime. Au lieu de ces regards chargés de volupté,
qu’il s’attendait à rencontrer, il trouva la figure sévère de M. de Rênal, qui, arrivé
depuis deux heures de Verrières, ne cachait point son mécontentement de ce que Julien
passait toute la matinée sans s’occuper des enfants. Rien n’était laid comme cet
homme important, ayant de l’humeur et croyant pouvoir la montrer. Chaque mot aigre de son mari perçait le cœur
de madame de Rênal. Quant à Julien, il était tellement plongé dans l’extase, encore
si occupé des grandes choses qui, pendant plusieurs heures, venaient de passer devant
ses yeux, qu’à peine d’abord put-il rabaisser son attention jusqu’à écouter les propos
durs que lui adressait M. de Rênal. Il lui dit enfin, assez brusquement : — J’étais malade. Le ton de cette réponse eût piqué un homme
beaucoup moins susceptible que le maire de Verrières, il eut quelque idée de répondre
à Julien en le chassant à l’instant. Il ne fut retenu que par la maxime qu’il s’était
faite de ne jamais trop se hâter en affaires. Ce jeune sot, se dit-il bientôt, s’est
fait une sorte de réputation dans ma maison, le Valenod peut le prendre chez lui, ou bien
il épousera Élisa, et dans les deux cas, au fond du cœur, il pourra se moquer de moi. Malgré la sagesse de ses réflexions, le
mécontentement de M. de Rênal n’en éclata pas moins par une suite de mots grossiers
qui, peu à peu, irritèrent Julien. madame de Rênal était sur le point de fondre en
larmes. À peine le déjeuner fut-il fini, qu’elle demanda à Julien de lui donner
le bras pour la promenade, elle s’appuyait sur lui avec amitié. À tout ce que madame
de Rênal lui disait, Julien ne pouvait que répondre à demi-voix : — Voilà bien les gens riches ! M. de Rênal marchait tout près d’eux ; sa
présence augmentait la colère de Julien. Il s’aperçut tout à coup que madame de
Rênal s’appuyait sur son bras d’une façon marquée ; ce mouvement lui fit horreur, il
la repoussa avec violence et dégagea son bras. Heureusement M. de Rênal ne vit point cette
nouvelle impertinence, elle ne fut remarquée que de madame Derville ; son amie fondait
en larmes. En ce moment M. de Rênal se mit à poursuivre à coups de pierres une petite
paysanne qui avait pris un sentier abusif, et traversait un coin du verger. — Monsieur
Julien, de grâce modérez-vous, songez que nous avons tous des moments d’humeur, dit
rapidement madame Derville. Julien la regarda froidement avec des yeux
où se peignait le plus souverain mépris. Ce regard étonna madame Derville, et l’eût
surprise bien davantage si elle en eût deviné la véritable expression ; elle y eût lu
comme un espoir vague de la plus atroce vengeance. Ce sont sans doute de tels moments d’humiliation
qui ont fait les Robespierre. — Votre Julien est bien violent, il m’effraie,
dit tout bas madame Derville à son amie. — Il a raison d’être en colère, lui
répondit celle-ci. Après les progrès étonnants qu’il a fait faire aux enfants, qu’importe
qu’il passe une matinée sans leur parler ; il faut convenir que les hommes sont bien
durs. Pour la première fois de sa vie, madame de
Rênal sentit une sorte de désir de vengeance contre son mari. La haine extrême qui animait
Julien contre les riches allait éclater. Heureusement M. de Rênal appela son jardinier,
et resta occupé avec lui à barrer, avec des fagots d’épines, le sentier abusif
à travers le verger. Julien ne répondit pas un seul mot aux prévenances, dont pendant
tout le reste de la promenade il fut l’objet. À peine M. de Rênal s’était-il éloigné,
que les deux amies se prétendant fatiguées, lui avaient demandé chacune un bras. Entre ces deux femmes dont un trouble extrême
couvrait les joues de rougeur et d’embarras, la pâleur hautaine, l’air sombre et décidé
de Julien formait un étrange contraste. Il méprisait ces femmes, et tous les sentiments
tendres. Quoi, se disait-il, pas même cinq cents francs
de rente pour terminer mes études. Ah ! comme je l’enverrais promener ! Absorbé par ces idées sévères, le peu
qu’il daignait comprendre des mots obligeants des deux amies lui déplaisait comme vide
de sens, niais, faible, en un mot féminin. À force de parler pour parler, et de chercher
à maintenir la conversation vivante, il arriva à madame de Rênal de dire que son mari était
venu de Verrières parce qu’il avait fait marché, pour de la paille de maïs, avec
un de ses fermiers. (Dans ce pays, c’est avec de la paille de maïs, que l’on remplit
les paillasses des lits.) — Mon mari ne nous rejoindra pas, ajouta
madame de Rênal ; avec le jardinier et son valet de chambre, il va s’occuper d’achever
le renouvellement des paillasses de la maison. Ce matin il a mis de la paille de maïs dans
tous les lits du premier étage, maintenant il est au second. Julien changea de couleur ; il regarda madame
de Rênal d’un air singulier, et bientôt la prit à part en quelque sorte en doublant
le pas. Madame Derville les laissa s’éloigner. — Sauvez-moi la vie, dit Julien à madame
de Rênal, vous seule le pouvez ; car vous savez que le valet de chambre me hait à la
mort. Je dois vous avouer, madame, que j’ai un portrait ; je l’ai caché dans la paillasse
de mon lit. À ce mot, madame de Rênal devint pâle à
son tour. — Vous seule, madame, pouvez dans ce moment
entrer dans ma chambre ; fouillez, sans qu’il y paraisse, dans l’angle de la paillasse
qui est le plus rapproché de la fenêtre, vous y trouverez une petite boîte de carton
noir et lisse. — Elle renferme un portrait ! dit madame
de Rênal, pouvant à peine se tenir debout. Son air de découragement fut aperçu de Julien,
qui aussitôt en profita. — J’ai une seconde grâce à vous demander,
madame : je vous supplie de ne pas regarder ce portrait, c’est mon secret. — C’est un secret ! répéta madame de
Rênal, d’une voix éteinte. Mais, quoique élevée parmi des gens fiers
de leur fortune, et sensibles au seul intérêt d’argent, l’amour avait déjà mis de
la générosité dans cette âme. Cruellement blessée, ce fut avec l’air du dévouement
le plus simple que madame de Rênal fit à Julien les questions nécessaires pour pouvoir
bien s’acquitter de sa commission. — Ainsi, lui dit-elle en s’éloignant,
une petite boîte ronde, de carton noir, bien lisse. — Oui, madame, répondit Julien de cet air
dur que le danger donne aux hommes. Elle monta au second étage du château, pâle
comme si elle fût allée à la mort. Pour comble de misère elle sentit qu’elle était
sur le point de se trouver mal ; mais la nécessité de rendre service à Julien lui rendit des
forces. Il faut que j’aie cette boîte, se dit-elle
en doublant le pas. Elle entendit son mari parler au valet de
chambre, dans la chambre même de Julien. Heureusement, ils passèrent dans celle des
enfants. Elle souleva le matelas et plongea la main dans la paillasse avec une telle violence
qu’elle s’écorcha les doigts. Mais quoique fort sensible aux petites douleurs de ce genre,
elle n’eut pas la conscience de celle-ci, car presque en même temps, elle sentit le
poli de la boîte de carton. Elle la saisit et disparut. À peine fut-elle délivrée de la crainte
d’être surprise par son mari, que l’horreur que lui causait cette boîte fut sur le point
de la faire décidément se trouver mal. Julien est donc amoureux, et je tiens là
le portrait de la femme qu’il aime ! Assise sur une chaise dans l’antichambre
de cet appartement, madame de Rênal était en proie à toutes les horreurs de la jalousie.
Son extrême ignorance lui fut encore utile en ce moment, l’étonnement tempérait la
douleur. Julien parut, saisit la boîte, sans remercier, sans rien dire, et courut dans
sa chambre où il fit du feu, et la brûla à l’instant. Il était pâle, anéanti,
il s’exagérait l’étendue du danger qu’il venait de courir. Le portrait de Napoléon, se disait-il en
hochant la tête, trouvé caché chez un homme qui fait profession d’une telle haine pour
l’usurpateur ! trouvé par M. de Rênal, tellement ultra et tellement irrité ! et
pour comble d’imprudence sur le carton blanc derrière le portrait, des lignes écrites
de ma main ! et qui ne peuvent laisser aucun doute sur l’excès de mon admiration ! et
chacun de ces transports d’amour est daté ! Il y en a d’avant-hier. Toute ma réputation tombée, anéantie en
un moment ! se disait Julien, en voyant brûler la boîte, et ma réputation est tout mon
bien, je ne vis que par elle… et encore, quelle vie, grand Dieu ! Une heure après, la fatigue et la pitié
qu’il sentait pour lui-même le disposaient à l’attendrissement. Il rencontra madame
de Rênal et prit sa main qu’il baisa avec plus de sincérité qu’il n’avait jamais
fait. Elle rougit de bonheur, et presque au même instant, repoussa Julien avec la colère
de la jalousie. La fierté de Julien si récemment blessée en fit un sot dans ce moment. Il
ne vit en madame de Rênal qu’une femme riche, il laissa tomber sa main avec dédain
et s’éloigna. Il alla se promener pensif dans le jardin ; bientôt un sourire amer
parut sur ses lèvres. Je me promène là, tranquille comme un homme
maître de son temps ! Je ne m’occupe pas des enfants ! je m’expose aux mots humiliants
de M. de Rênal, et il aura raison. Il courut à la chambre des enfants. Les caresses du plus jeune, qu’il aimait
beaucoup, calmèrent un peu sa cuisante douleur. Celui-là ne me méprise pas encore, pensa
Julien. Mais bientôt il se reprocha cette diminution de douleur comme une nouvelle faiblesse.
Ces enfants me caressent comme ils caresseraient le jeune chien de chasse que l’on a acheté
hier. X Un grand Cœur et une petite Fortune.
But passion most dissembles, yet betrays, Even by its darkness ; as the blackest sky
Foretels the heaviest tempest. Don Juan, C. I, st. 73.
M. de Rênal qui suivait toutes les chambres du château, revint dans celle des enfants
avec les domestiques qui rapportaient les paillasses. L’entrée soudaine de cet homme
fut pour Julien la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Plus pâle, plus sombre qu’à l’ordinaire,
il s’élança vers lui. M. de Rênal s’arrêta et regarda ses domestiques. — Monsieur, lui dit Julien, croyez-vous
qu’avec tout autre précepteur, vos enfants, eussent fait les mêmes progrès qu’avec
moi ? Si vous répondez que non, continua Julien, sans laisser à M. de Rênal le temps
de parler, comment osez-vous m’adresser le reproche que je les néglige ? M. de Rênal, à peine remis de sa peur, conclut
du ton étrange qu’il voyait prendre à ce petit paysan, qu’il avait en poche quelque
proposition avantageuse, et qu’il allait le quitter. La colère de Julien s’augmentant
à mesure qu’il parlait : — Je puis vivre sans vous, monsieur, ajouta-t-il. — Je suis vraiment fâché de vous voir
si agité, répondit M. de Rênal, en balbutiant un peu. Les domestiques étaient à dix pas
occupés à arranger les lits. — Ce n’est pas ce qu’il me faut, monsieur,
reprit Julien hors de lui ; songez à l’infamie des paroles que vous m’avez adressées,
et devant des femmes encore ! M. de Rênal ne comprenait que trop ce que
demandait Julien, et un pénible combat déchirait son âme. Il arriva que Julien effectivement
fou de colère, s’écria : — Je sais où aller, monsieur, en sortant
de chez vous. À ce mot, M. de Rênal vit Julien installé
chez M. Valenod. — Eh bien ! monsieur, lui dit-il enfin avec
un soupir et de l’air dont il eût appelé le chirurgien pour l’opération la plus
douloureuse, j’accède à votre demande. À compter d’après-demain, qui est le premier
du mois, je vous donne cinquante francs par mois. Julien eut envie de rire et resta stupéfait
: toute sa colère avait disparu. Je ne méprisais pas assez l’animal ! se
dit-il. Voilà sans doute la plus grande excuse que puisse faire une âme aussi basse. Les enfants qui écoutaient cette scène bouche
béante, coururent au jardin, dire à leur mère que M. Julien était bien en colère,
mais qu’il allait avoir cinquante livres par mois. Julien les suivit par habitude, sans même
regarder M. de Rênal, qu’il laissa profondément irrité. Voilà cent soixante-huit francs, se disait
le maire, que me coûte M. Valenod. Il faut absolument que je lui dise deux mots fermes
sur son entreprise des fournitures pour les enfants trouvés. Un instant après, Julien se retrouva vis-à-vis
de M. de Rênal : — J’ai à parler de ma conscience à M.
Chélan ; j’ai l’honneur de vous prévenir que je serai absent quelques heures. — Eh, mon cher Julien ! dit M. de Rênal,
en riant de l’air le plus faux, toute la journée si vous voulez, toute celle de demain,
mon bon ami. Prenez le cheval du jardinier pour aller à Verrières. Le voilà, se dit M. de Rênal, qui va rendre
réponse à Valenod, il ne m’a rien promis, mais il faut laisser se refroidir cette tête
de jeune homme. Julien s’échappa rapidement et monta dans
les grands bois par lesquels on peut aller de Vergy à Verrières. Il ne voulait point
arriver si tôt chez M. Chélan. Loin de désirer s’astreindre à une nouvelle scène d’hypocrisie,
il avait besoin d’y voir clair dans son âme, et de donner audience à la foule de
sentiments qui l’agitaient. J’ai gagné une bataille, se dit-il aussitôt
qu’il se vit dans les bois et loin du regard des hommes, j’ai donc gagné une bataille
! Ce mot lui peignait en beau toute sa position
et rendit à son âme quelque tranquillité. Me voilà avec cinquante francs d’appointements
par mois, il faut que M. de Rênal ait eu une belle peur. Mais de quoi ? Cette méditation sur ce qui avait pu faire
peur à l’homme heureux et puissant contre lequel une heure auparavant il était bouillant
de colère, acheva de rasséréner l’âme de Julien. Il fut presque sensible un moment
à la beauté ravissante des bois au milieu desquels il marchait. D’énormes quartiers
de roches nues étaient tombés jadis au milieu de la forêt du côté de la montagne. De
grands hêtres s’élevaient presque aussi haut que ces rochers dont l’ombre donnait
une fraîcheur délicieuse à trois pas des endroits où la chaleur des rayons du soleil
eût rendu impossible de s’arrêter. Julien prenait haleine un instant à l’ombre
de ces grandes roches, et puis se remettait à monter. Bientôt par un étroit sentier
à peine marqué et qui sert seulement aux gardiens des chèvres, il se trouva debout
sur un roc immense et bien sûr d’être séparé de tous les hommes. Cette position
physique le fit sourire, elle lui peignait la position qu’il brûlait d’atteindre
au moral. L’air pur de ces montagnes élevées communiqua la sérénité et même la joie
à son âme. Le maire de Verrières était bien toujours, à ses yeux, le représentant
de tous les riches et de tous les insolents de la terre ; mais Julien sentait que la haine
qui venait de l’agiter, malgré la violence de ses mouvements, n’avait rien de personnel.
S’il eût cessé de voir M. de Rênal, en huit jours il l’eût oublié lui, son château,
ses chiens, ses enfants et toute sa famille. Je l’ai forcé, je ne sais comment, à faire
le plus grand sacrifice. Quoi ! plus de cinquante écus par an ! un instant auparavant je m’étais
tiré du plus grand danger. Voilà deux victoires en un jour ; la seconde est sans mérite,
il faudrait en deviner le comment. Mais à demain les pénibles recherches. Julien debout sur son grand rocher regardait
le ciel, embrasé par un soleil d’août. Les cigales chantaient dans le champ au-dessous
du rocher ; quand elles se taisaient tout était silence autour de lui. Il voyait à
ses pieds vingt lieues de pays. Quelque épervier parti des grandes roches au-dessus de sa tête
était aperçu par lui, de temps à autre, décrivant en silence ses cercles immenses.
L’œil de Julien suivait machinalement l’oiseau de proie. Ses mouvements tranquilles et puissants
le frappaient, il enviait cette force, il enviait cet isolement. C’était la destinée de Napoléon, serait-ce
un jour la sienne ? XI Une Soirée.
Yet Julia’s very coldness still was kind, And tremulously gentle her small hand
Withdrew itself from his, but left behind A little pressure, thrilling, and so bland
And slight, so very slight that to the mind, Twas but a doubt.
Don Juan, C. I, st. 71. Il fallut pourtant paraître à Verrières.
En sortant du presbytère, un heureux hasard fit que Julien rencontra M. Valenod auquel
il se hâta de raconter l’augmentation de ses appointements. De retour à Vergy, Julien ne descendit au
jardin que lorsqu’il fut nuit close. Son âme était fatiguée de ce grand nombre d’émotions
puissantes qui l’avaient agité dans cette journée. Que leur dirai-je ? pensait-il avec
inquiétude, en songeant aux dames. Il était loin de voir que son âme était précisément
au niveau des petites circonstances qui occupent ordinairement tout l’intérêt des femmes.
Souvent Julien était inintelligible pour madame Derville et même pour son amie, et
à son tour, ne comprenait qu’à demi tout ce qu’elles lui disaient. Tel était l’effet
de la force, et si j’ose parler ainsi de la grandeur des mouvements de passion qui
bouleversaient l’âme de ce jeune ambitieux. Chez cet être singulier, c’était presque
tous les jours tempête. En entrant ce soir-là au jardin, Julien était
disposé à s’occuper des idées des jolies cousines. Elles l’attendaient avec impatience.
Il prit sa place ordinaire, à côté de madame de Rênal. L’obscurité devint bientôt
profonde. Il voulut prendre une main blanche que depuis longtemps il voyait près de lui,
appuyée sur le dos d’une chaise. On hésita un peu, mais on finit par la lui retirer d’une
façon qui marquait de l’humeur. Julien était disposé à se le tenir pour dit, et
à continuer gaiement la conversation, quand il entendit M. de Rênal qui s’approchait. Julien avait encore dans l’oreille les paroles
grossières du matin. Ne serait-ce pas, se dit-il, une façon de se moquer de cet être,
si comblé de tous les avantages de la fortune, que de prendre possession de la main de sa
femme, précisément en sa présence. Oui, je le ferai, moi, pour qui il a témoigné
tant de mépris. De ce moment, la tranquillité si peu naturelle
au caractère de Julien, s’éloigna bien vite ; il désira avec anxiété, et sans
pouvoir songer à rien autre chose, que madame de Rênal voulût bien lui laisser sa main. M. de Rênal parlait politique avec colère
; deux ou trois industriels de Verrières devenaient décidément plus riches que lui,
et voulaient le contrarier dans les élections. Madame Derville l’écoutait. Julien irrité
de ces discours approcha sa chaise de celle de madame de Rênal. L’obscurité cachait
tous les mouvements. Il osa placer sa main très près du joli bras que la robe laissait
à découvert. Il fut troublé, sa pensée ne fut plus à lui, il approcha sa joue de
ce joli bras, il osa y appliquer ses lèvres. Madame de Rênal frémit. Son mari était
à quatre pas, elle se hâta de donner sa main à Julien, et en même temps de le repousser
un peu. Comme M. de Rênal continuait ses injures contre les gens de rien et les jacobins
qui s’enrichissent, Julien couvrait la main qu’on lui avait laissée de baisers passionnés
ou du moins qui semblaient tels à madame de Rênal. Cependant la pauvre femme avait
eu la preuve, dans cette journée fatale, que l’homme qu’elle adorait sans se l’avouer
aimait ailleurs ! Pendant toute l’absence de Julien, elle avait été en proie à un
malheur extrême, qui l’avait fait réfléchir. Quoi ! j’aimerais, se disait-elle, j’aurais
de l’amour ! Moi, femme mariée, je serais amoureuse ; mais, se disait-elle, je n’ai
jamais éprouvé pour mon mari cette sombre folie, qui fait que je ne puis détacher ma
pensée de Julien. Au fond, ce n’est qu’un enfant plein de respect pour moi ! Cette folie
sera passagère. Qu’importe à mon mari les sentiments que je puis avoir pour ce jeune
homme ? M. de Rênal serait ennuyé des conversations que j’ai avec Julien, sur des choses d’imagination.
Lui, il pense à ses affaires. Je ne lui enlève rien pour le donner à Julien. Aucune hypocrisie ne venait altérer la pureté
de cette âme naïve, égarée par une passion qu’elle n’avait jamais éprouvée. Elle
était trompée, mais à son insu, et cependant un instinct de vertu était effrayé. Tels
étaient les combats qui l’agitaient quand Julien parut au jardin. Elle l’entendit
parler, presque au même instant elle le vit s’asseoir à ses côtés. Son âme fut comme
enlevée par ce bonheur charmant qui depuis quinze jours l’étonnait plus encore qu’il
ne la séduisait. Tout était imprévu pour elle. Cependant, après quelques instants,
il suffit donc, se dit-elle, de la présence de Julien pour effacer tous ses torts ? Elle
fut effrayée ; ce fut alors qu’elle lui ôta sa main. Les baisers remplis de passion, et tels que
jamais elle n’en avait reçus de pareils, lui firent tout à coup oublier que peut-être
il aimait une autre femme. Bientôt il ne fut plus coupable à ses yeux. La cessation
de la douleur poignante, fille du soupçon, la présence d’un bonheur que jamais elle
n’avait même rêvé, lui donnèrent des transports d’amour et de folle gaieté.
Cette soirée fut charmante pour tout le monde, excepté pour le maire de Verrières, qui
ne pouvait oublier ses industriels enrichis. Julien ne pensait plus à sa noire ambition,
ni à ses projets si difficiles à exécuter. Pour la première fois de sa vie, il était
entraîné par le pouvoir de la beauté. Perdu dans une rêverie vague et douce, si étrangère
à son caractère, pressant doucement cette main qui lui plaisait comme parfaitement jolie,
il écoutait à demi le mouvement des feuilles du tilleul agitées par ce léger vent de
la nuit, et les chiens du moulin du Doubs qui aboyaient dans le lointain. Mais cette émotion était un plaisir et non
une passion. En rentrant dans sa chambre, il ne songea qu’à un bonheur, celui de
reprendre son livre favori ; à vingt ans, l’idée du monde et de l’effet à y produire
l’emporte sur tout. Bientôt cependant il posa le livre. À force
de songer aux victoires de Napoléon, il avait vu quelque chose de nouveau dans la sienne.
Oui, j’ai gagné une bataille, se dit-il, mais il faut en profiter, il faut écraser
l’orgueil de ce fier gentilhomme pendant qu’il est en retraite. C’est là Napoléon
tout pur. Il faut que je demande un congé de trois jours pour aller voir mon ami Fouqué.
S’il me le refuse, je lui mets encore le marché à la main, mais il cédera. Madame de Rênal ne put fermer l’œil. Il
lui semblait n’avoir pas vécu jusqu’à ce moment. Elle ne pouvait distraire sa pensée
du bonheur de sentir Julien couvrir sa main de baisers enflammés. Tout à coup l’affreuse parole : adultère,
lui apparut. Tout ce que la plus vile débauche peut imprimer de dégoûtant à l’idée
de l’amour des sens se présenta en foule à son imagination. Ces idées voulaient tâcher
de ternir l’image tendre et divine qu’elle se faisait de Julien et du bonheur de l’aimer.
L’avenir se peignait sous des couleurs terribles. Elle se voyait méprisable. Ce moment fut affreux ; son âme arrivait
dans des pays inconnus. La veille elle avait goûté un bonheur inéprouvé ; maintenant
elle se trouvait tout à coup plongée dans un malheur atroce. Elle n’avait aucune idée
de telles souffrances, elles troublèrent sa raison. Elle eut un instant la pensée
d’avouer à son mari qu’elle craignait d’aimer Julien. C’eût été parler de
lui. Heureusement elle rencontra dans sa mémoire un précepte donné jadis par sa tante, la
veille de son mariage. Il s’agissait du danger des confidences faites à un mari,
qui après tout est un maître. Dans l’excès de sa douleur elle se tordait les mains. Elle était entraînée au hasard par des
images contradictoires et douloureuses. Tantôt elle craignait de n’être pas aimée, tantôt
l’affreuse idée du crime la torturait comme si le lendemain elle eût dû être exposée
au pilori, sur la place publique de Verrières, avec un écriteau expliquant son adultère
à la populace. Madame de Rênal n’avait aucune expérience
de la vie ; même pleinement éveillée et dans l’exercice de toute sa raison, elle
n’eût aperçu aucun intervalle entre être coupable aux yeux de Dieu, et se trouver accablée
en public des marques les plus bruyantes du mépris général. Quand l’affreuse idée d’adultère et
de toute l’ignominie que, dans son opinion, ce crime entraîne à sa suite, lui laissait
quelque repos, et qu’elle venait à songer à la douceur de vivre avec Julien innocemment,
et comme par le passé, elle se trouvait jetée dans l’idée horrible que Julien aimait
une autre femme. Elle voyait encore sa pâleur quand il avait craint de perdre son portrait,
ou de la compromettre en le laissant voir. Pour la première fois, elle avait surpris
la crainte sur cette physionomie si tranquille et si noble. Jamais il ne s’était montré
ému ainsi pour elle ou pour ses enfants. Ce surcroît de douleur arriva à toute l’intensité
de malheur qu’il est donné à l’âme humaine de pouvoir supporter. Sans s’en
douter, madame de Rênal jeta des cris qui réveillèrent sa femme de chambre. Tout à
coup elle vit paraître auprès de son lit la clarté d’une lumière, et reconnut Élisa. — Est-ce vous qu’il aime ? s’écria-t-elle
dans sa folie. La femme de chambre, étonnée du trouble
affreux dans lequel elle surprenait sa maîtresse, ne fit heureusement aucune attention à ce
mot singulier. Madame de Rênal sentit son imprudence : J’ai de la fièvre, lui dit-elle,
et, je crois, un peu de délire, restez auprès de moi. Tout à fait réveillée par la nécessité
de se contraindre, elle se trouva moins malheureuse ; la raison reprit l’empire que l’état
de demi-sommeil lui avait ôté. Pour se délivrer du regard fixe de sa femme de chambre, elle
lui ordonna de lire le journal, et ce fut au bruit monotone de la voix de cette fille,
lisant un long article de la Quotidienne, que madame de Rênal prit la résolution vertueuse
de traiter Julien avec une froideur parfaite quand elle le reverrait. XII Un voyage.
On trouve à Paris des gens élégants, il peut y avoir en province des gens
à caractère. Sieyes.
Le lendemain, dès cinq heures, avant que madame de Rênal fût visible, Julien avait
obtenu de son mari un congé de trois jours. Contre son attente, Julien se trouva le désir
de la revoir, il songeait à sa main si jolie. Il descendit au jardin, madame de Rênal se
fit longtemps attendre. Mais si Julien l’eût aimée, il l’eut aperçue derrière les
persiennes à demi fermées du premier étage, le front appuyé contre la vitre. Elle le
regardait. Enfin, malgré ses résolutions, elle se détermina à paraître au jardin.
Sa pâleur habituelle avait fait place aux plus vives couleurs. Cette femme si naïve
était évidemment agitée : un sentiment de contrainte et même de colère altérait
cette expression de sérénité profonde et comme au-dessus de tous les vulgaires intérêts
de la vie, qui donnait tant de charmes à cette figure céleste. Julien s’approcha d’elle avec empressement
; il admirait ces bras si beaux qu’un châle jeté à la hâte laissait apercevoir. La
fraîcheur de l’air du matin semblait augmenter encore l’éclat d’un teint que l’agitation
de la nuit ne rendait que plus sensible à toutes les impressions. Cette beauté modeste
et touchante, et cependant pleine de pensées que l’on ne trouve point dans les classes
inférieures, semblait révéler à Julien une faculté de son âme qu’il n’avait
jamais sentie. Tout entier à l’admiration des charmes que surprenait son regard avide,
Julien ne songeait nullement à l’accueil amical qu’il s’attendait à recevoir.
Il fût d’autant plus étonné de la froideur glaciale qu’on cherchait à lui montrer,
et à travers laquelle il crut même distinguer l’intention de le remettre à sa place. Le sourire du plaisir expira sur ses lèvres
; il se souvint du rang qu’il occupait dans la société, et surtout aux yeux d’une
noble et riche héritière. En un moment il n’y eut plus sur sa physionomie que de la
hauteur et de la colère contre lui-même. Il éprouvait un violent dépit d’avoir
pu retarder son départ de plus d’une heure pour recevoir un accueil aussi humiliant. Il n’y a qu’un sot, se dit-il, qui soit
en colère contre les autres : une pierre tombe parce qu’elle est pesante. Serai-je
toujours un enfant ? quand donc aurai-je contracté la bonne habitude de donner de mon âme à
ces gens-là juste pour leur argent ? Si je veux être estimé et d’eux et de moi-même,
il faut leur montrer que c’est ma pauvreté qui est en commerce avec leur richesse ; mais
que mon cœur est à mille lieues de leur insolence et placé dans une sphère trop
haute pour être atteint par leur petites marques de dédain ou de faveur. Pendant que ces sentiments se pressaient en
foule dans l’âme du jeune précepteur, sa physionomie mobile prenait l’expression
de l’orgueil souffrant et de la férocité. Madame de Rênal en fut toute troublée. La
froideur vertueuse qu’elle avait voulu donner à son accueil fit place à l’expression
de l’intérêt, et d’un intérêt animé par toute la surprise du changement subit
qu’elle venait de voir. Les paroles vaines que l’on s’adresse le matin sur la santé,
sur la beauté du jour, tarirent à la fois chez tous les deux. Julien, dont le jugement
n’était pas troublé par aucune passion, trouva bien vite un moyen de marquer à madame
de Rênal combien peu il se croyait avec elle dans des rapports d’amitié ; il ne lui
dit rien du petit voyage qu’il allait entreprendre, la salua et partit. Comme elle le regardait aller, atterrée de
la hauteur sombre qu’elle lisait dans ce regard si aimable la veille, son fils aîné,
qui accourait du fond du jarfin, lui dit en l’embrassant : — Nous avons congé, M. Julien s’en va
pour un voyage. À ce mot, madame de Rênal se sentit saisie
d’un froid mortel ; elle était malheureuse par sa vertu, et plus malheureuse encore par
sa faiblesse. Ce nouvel événement vint occuper toute son
imagination ; elle fut emportée bien au-delà des sages résolutions qu’elle devait à
la nuit terrible qu’elle venait de passer. Il n’était plus question de résister à
cet amant si aimable, mais de le perdre à jamais. Il fallut assister au déjeuner. Pour comble
de douleur, M. de Rênal et madame Derville ne parlèrent que du départ de Julien. Le
maire de Verrières avait remarqué quelque chose d’insolite dans le ton ferme avec
lequel il avait demandé un congé. — Ce petit paysan a sans doute en poche
des propositions de quelqu’un. Mais ce quelqu’un, fût-ce M. Valenod, doit être un peu découragé
par la somme de six cents francs, à laquelle maintenant il faut porter le déboursé annuel.
Hier, à Verrières, on aura demandé un délai de trois jours pour réfléchir ; et ce matin,
afin de n’être pas obligé à me donner une réponse, le petit monsieur part pour
la montagne. Être obligé de compter avec un misérable ouvrier qui fait l’insolent
; voilà pourtant où nous sommes arrivés ! — Puisque mon mari, qui ignore combien profondément
il a blessé Julien, pense qu’il nous quittera, que dois-je croire moi-même ? se dit madame
de Rênal. Ah ! tout est décidé ! Afin de pouvoir du moins pleurer en liberté,
et ne pas répondre aux questions de madame Derville, elle parla d’un mal de tête affreux,
et se mit au lit. — Voilà ce que c’est que les femmes,
répéta M. de Rênal, il y a toujours quelques chose de dérangé à ces machines compliquées.
Et il s’en alla goguenard. Pendant que madame de Rênal était en proie
à ce qu’a de plus cruel la passion terrible dans laquelle le hasard l’avait engagée,
Julien poursuivait son chemin gaiement au milieu des plus beaux aspects que puissent
présenter les scènes de montagnes. Il fallait traverser la grande chaîne au nord de Vergy.
Le sentier qu’il suivait, s’élevant peu à peu parmi de grands bois de hêtres, forme
des zigzags infinis sur la pente de la haute montagne qui dessine au nord la vallée du
Doubs. Bientôt les regards du voyageur, passant par-dessus les coteaux moins élevés qui
contiennent le cours du Doubs vers le midi, s’étendirent jusqu’aux plaines fertiles
de la Bourgogne et du Beaujolais. Quelque insensible que l’âme de ce jeune ambitieux
fût à ce genre de beauté, il ne pouvait s’empêcher de s’arrêter de temps à
autre, pour regarder un spectacle si vaste et si imposant. Enfin il atteignit le sommet de la grande
montagne, près duquel il fallait passer pour arriver, par cette route de traverse, à la
vallée solitaire qu’habitait Fouqué, le jeune marchand de bois son ami. Julien n’était
point pressé de le voir, lui ni aucun autre être humain. Caché comme un oiseau de proie,
au milieu des roches nues qui couronnent la grande montagne, il pouvait apercevoir de
bien loin tout homme qui se serait approché de lui. Il découvrit une petite grotte au
milieu de la pente presque verticale d’un des rochers. Il prit sa course, et bientôt
fut établi dans cette retraite. Ici, dit-il avec des yeux brillants de joie, les hommes
ne sauraient me faire de mal. Il eut l’idée de se livrer au plaisir d’écrire ses pensées,
partout ailleurs si dangereux pour lui. Une pierre carrée lui servait de pupitre. Sa
plume volait : il ne voyait rien de ce qui l’entourait. Il remarqua enfin que le soleil
se couchait derrière les montagnes éloignées du Beaujolais. Pourquoi ne passerais-je pas la nuit ici ? se
dit-il, j’ai du pain, et je suis libre ! au son de ce grand mot son âme s’exalta, son
hypocrisie faisait qu’il n’était pas libre même chez Fouqué. La tête appuyée
sur les deux mains, Julien resta dans cette grotte plus heureux qu’il ne l’avait été
de la vie, agité par ses rêveries et par son bonheur de liberté. Sans y songer il
vit s’éteindre, l’un après l’autre, tous les rayons du crépuscule. Au milieu
de cette obscurité immense, son âme s’égarait dans la contemplation de ce qu’il s’imaginait
rencontrer un jour à Paris. C’était d’abord une femme bien plus belle et d’un génie
bien plus élevé que tout ce qu’il avait pu voir en province. Il aimait avec passion,
il était aimé. S’il se séparait d’elle pour quelques instants, c’était pour aller
se couvrir de gloire, et mériter d’en être encore plus aimé. Même en lui supposant l’imagination de
Julien, un jeune homme élevé au milieu des tristes vérités de la société de Paris,
eût été réveillé à ce point de son roman par la froide ironie ; les grandes actions
auraient disparu avec l’espoir d’y atteindre, pour faire place à la maxime si connue : Quitte-t-on
sa maîtresse, on risque, hélas ! d’être trompé deux ou trois fois par jour. Le jeune
paysan ne voyait rien entre lui et les actions les plus héroïques, que le manque d’occasion. Mais une nuit profonde avait remplacé le
jour, et il avait encore deux lieues à faire pour descendre au hameau habité par Fouqué.
Avant de quitter la petite grotte, Julien alluma du feu et brûla avec soin tout ce
qu’il avait écrit. Il étonna bien son ami en frappant à sa
porte à une heure du matin. Il trouva Fouqué occupé à écrire ses comptes. C’était
un jeune homme de haute taille, assez mal fait, avec de grands traits durs, un nez infini,
et beaucoup de bonhommie cachée sous cet aspect repoussant. — T’es-tu donc brouillé avec ton M. de
Rênal, que tu m’arrives ainsi à l’improviste ? Julien lui raconta, mais comme il le fallait,
les évènements de la veille. — Reste avec moi, lui dit Fouqué, je vois
que tu connais M. de Rênal, M. Valenod, le sous-préfet Maugiron, le curé Chélan ; tu
as compris les finesses du caractère de ces gens-là ; te voilà en état de paraître
aux adjudications. Tu sais l’arithmétique mieux que moi, tu tiendras mes comptes. Je
gagne gros dans mon commerce. L’impossibilité de tout faire par moi-même, et la crainte
de rencontrer un fripon dans l’homme que je prendrais pour associé, m’empêchent
tous les jours d’entreprendre d’excellentes affaires. Il n’y a pas un mois que j’ai
fait gagner six mille francs à Michaud de Saint-Amand, que je n’avais pas revu depuis
six ans, et que j’ai trouvé par hasard à la vente de Pontarlier. Pourquoi n’aurais-tu
pas gagné, toi, ces six mille francs ou du moins trois mille ? car, si ce jour-là je
t’avais eu avec moi, j’aurais mis l’enchère à cette coupe de bois, et tout le monde me
l’eût bientôt laissée. Sois mon associé. Cette offre donna de l’humeur à Julien,
elle dérangeait sa folie. Pendant tout le souper, que les deux amis préparèrent eux-mêmes
comme des héros d’Homère, car Fouqué vivait seul, il montra ses comptes à Julien
et lui prouva combien son commerce de bois présentait d’avantages. Fouqué avait la
plus haute idée des lumières et du caractère de Julien. Quand enfin celui-ci fut seul dans sa petite
chambre de bois de sapin : Il est vrai, se dit-il, je puis gagner ici quelques mille
francs, puis reprendre avec avantage le métier de soldat ou celui de prêtre, suivant la
mode qui alors régnera en France. Le petit pécule que j’aurai amassé, lèvera toutes
les difficultés de détail. Solitaire dans cette montagne, j’aurai dissipé un peu
l’affreuse ignorance où je suis de tant de choses qui occupent tous ces hommes de
salon. Mais Fouqué renonce à se marier, il me répète que la solitude le rend malheureux.
Il est évident que s’il prend un associé qui n’a pas de fonds à verser dans son
commerce, c’est dans l’espoir de se faire un compagnon qui ne le quitte jamais. Tromperai-je mon ami ? s’écria Julien avec
humeur. Cet être, dont l’hypocrisie et l’absence de toute sympathie, étaient les
moyens ordinaires de salut, ne put cette fois supporter l’idée du plus petit manque de
délicatesse envers un homme qui l’aimait. Mais tout à coup, Julien fut heureux, il
avait une raison pour refuser. Quoi, je perdrais lâchement sept à huit années ! j’arriverais
ainsi à vingt-huit ans ; mais, à cet âge, Bonaparte avait fait ses plus grandes choses
! Quand j’aurai gagné obscurément quelque argent en courant ces ventes de bois, et méritant
la faveur de quelques fripons subalternes, qui me dit que j’aurai encore le feu sacré
avec lequel on se fait un nom ? Le lendemain matin, Julien répondit d’un
grand sang-froid au bon Fouqué, qui regardait l’affaire de l’association comme terminée,
que sa vocation pour le saint ministère des autels ne lui permettait pas d’accepter.
Fouqué n’en revenait pas. — Mais songes-tu, lui répétait-il, que
je t’associe, ou, si tu l’aimes mieux, que je te donne quatre mille francs par an
? et tu veux retourner chez ton M. de Rênal, qui te méprise comme la boue de ses souliers
! Quand tu auras deux cents louis devant toi, qu’est-ce qui t’empêche d’entrer au
séminaire ? Je te dirai plus, je me charge de te procurer la meilleure cure du pays.
Car, ajouta Fouqué en baissant la voix, je fournis de bois à brûler, M. le…, M. le…,
M. … Je leur livre de l’essence de chêne de première qualité qu’ils ne me payent
que comme du bois blanc, mais jamais argent ne fut mieux placé. Rien ne put vaincre la vocation de Julien.
Fouqué finit par le croire un peu fou. Le troisième jour, de grand matin, Julien quitta
son ami pour passer la journée au milieu des rochers de la grande montagne. Il retrouva
sa petite grotte, mais il n’avait plus la paix de l’âme, les offres de son ami la
lui avaient enlevée. Comme Hercule, il se trouvait non entre le vice et la vertu, mais
entre la médiocrité suivie d’un bien-être assuré et tous les rêves héroïques de
sa jeunesse. Je n’ai donc pas une véritable fermeté, se disait-il ; et c’était là
le doute qui lui faisait le plus de mal. Je ne suis pas du bois dont on fait les grands
hommes, puisque je crains que huit années passées à me procurer du pain, ne m’enlèvent
cette énergie sublime qui fait faire les choses extraordinaires. XIII Les Bas à jour.
Un roman : c’est un miroir qu’on promène le long d’un chemin.
Saint-Réal. Quand Julien aperçut les ruines pittoresques
de l’ancienne église de Vergy, il remarqua que depuis l’avant-veille il n’avait pas
pensé une seule fois à madame de Rênal. L’autre jour en partant, cette femme m’a
rappelé la distance infinie qui nous sépare, elle m’a traité comme le fils d’un ouvrier.
Sans doute elle a voulu me marquer son repentir de m’avoir laissé sa main la veille…
Elle est pourtant bien jolie, cette main ! quel charme ! quelle noblesse dans les regards
de cette femme ! La possibilité de faire fortune avec Fouqué
donnait une certaine facilité aux raisonnements de Julien ; ils n’étaient plus aussi souvent
gâtés, par l’irritation, et le sentiment vif de sa pauvreté et de sa bassesse aux
yeux du monde. Placé comme sur un promontoire élevé, il pouvait juger et dominait pour
ainsi dire l’extrême pauvreté et l’aisance qu’il appelait encore richesse. Il était
loin de juger sa position en philosophe, mais il eut assez de clairvoyance pour se sentir
différent après ce petit voyage dans la montagne. Il fut frappé du trouble extrême avec lequel
madame de Rênal écouta le petit récit de son voyage, qu’elle lui avait demandé. Fouqué avait eu des projets de mariage, des
amours malheureuses ; de longues confidences à ce sujet avaient rempli les conversations
des deux amis. Après avoir trouvé le bonheur trop tôt, Fouqué s’était aperçu qu’il
n’était pas seul aimé. Tous ces récits avaient étonné Julien ; il avait appris
bien des choses nouvelles. Sa vie solitaire toute d’imagination et de méfiance l’avait
éloigné de tout ce qui pouvait l’éclairer. Pendant son absence, la vie n’avait été
pour madame de Rênal qu’une suite de supplices différents, mais tous intolérables ; elle
était réellement malade. — Surtout, lui dit madame Derville, lorsqu’elle
vit arriver Julien, indisposée comme tu l’es, tu n’iras pas ce soir au jardin, l’air
humide redoublerait ton malaise. Madame Derville voyait avec étonnement que
son amie, toujours grondée par M. de Rênal, à cause de l’excessive simplicité de sa
toilette, venait de prendre des bas à jour et de charmants petits souliers arrivés de
Paris. Depuis trois jours, la seule distraction de madame de Rênal avait été de tailler,
et de faire faire en toute hâte par Élisa, une robe d’été, d’une jolie petite étoffe
fort à la mode. À peine cette robe put-elle être terminée, quelques instants après
l’arrivée de Julien ; madame de Rênal la mit aussitôt. Son amie n’eut plus de
doutes. Elle aime, l’infortunée ! se dit madame Derville. Elle comprit toutes les apparences
singulières de sa maladie. Elle la vit parler à Julien. La pâleur succédait
à la rougeur la plus vive. L’anxiété se peignait dans ses yeux attachés sur ceux
du jeune précepteur. Madame de Rênal s’attendait à chaque moment qu’il allait s’expliquer,
et annoncer qu’il quittait la maison ou y restait. Julien n’avait garde de rien
dire sur ce sujet, auquel il ne songeait pas. Après des combats affreux, madame de Rênal
osa enfin lui dire, d’une voix tremblante, et où se peignait toute sa passion : — Quitterez-vous vos élèves pour vous
placer ailleurs ? Julien fut frappé de la voix incertaine et
du regard de madame de Rênal. Cette femme-là m’aime, se dit-il ; mais après ce moment
passager de faiblesse que se reproche son orgueil, et dès qu’elle ne craindra plus
mon départ, elle reprendra sa fierté. Cette vue de la position respective fut, chez Julien,
rapide comme l’éclair ; il répondit, en hésitant : — J’aurais beaucoup de peine à quitter
des enfants si aimables et si bien nés, mais peut-être le faudra-t-il. On a aussi des
devoirs envers soi. En prononçant la parole si bien nés (c’était
un de ces mots aristocratiques que Julien avait appris de puis peu), il s’anima d’un
profond sentiment d’anti-sympathie. Aux yeux de cette femme, moi, se disait-il,
je ne suis pas bien né. Madame de Rênal, en l’écoutant, admirait
son génie, sa beauté, elle avait le cœur percé de la possibilité de départ qu’il
lui faisait entrevoir. Tous ses amis de Verrières, qui, pendant l’absence de Julien, étaient
venus dîner à Vergy, lui avaient fait compliment comme à l’envi sur l’homme étonnant
que son mari avait eu le bonheur de déterrer. Ce n’est pas que l’on comprît rien aux
progrès des enfants. L’action de savoir par cœur la Bible, et encore en latin, avait
frappé les habitants de Verrières d’une admiration qui durera peut-être un siècle. Julien, ne parlant à personne, ignorait tout
cela. Si madame de Rênal avait eu le moindre sang-froid, elle lui eût fait compliment
de la réputation qu’il avait conquise, et l’orgueil de Julien rassuré, il eût
été pour elle doux et aimable, d’autant plus que la robe nouvelle lui semblait charmante.
Madame de Rênal contente aussi de sa jolie robe, et de ce que lui en disait Julien, avait
voulu faire un tour de jardin ; bientôt elle avoua qu’elle était hors d’état de marcher.
Elle avait pris le bras du voyageur, et, bien loin d’augmenter ses forces, le contact
de ce bras les lui ôtait tout à fait. Il était nuit ; à peine fut-on assis, que
Julien, usant de son ancien privilège, osa approcher les lèvres du bras de sa jolie
voisine, et lui prendre la main. Il pensait à la hardiesse dont Fouqué avait fait preuve
avec ses maîtresses, et non à madame de rênal ; le mot bien nés pesait encore sur
son cœur. On lui serra la main, ce qui ne lui fit aucun plaisir. Loin d’être fier,
ou du moins reconnaissant du sentiment que madame de Rênal trahissait ce soir-là par
des signes trop évidents, la beauté, l’élégance, la fraîcheur le trouvèrent presque insensible.
La pureté de l’âme, l’absence de toute émotion haineuse, prolongent sans doute la
durée de la jeunesse. C’est la physionomie qui vieillit la première chez la plupart
des jolies femmes. Julien fut maussade toute la soirée ; jusqu’ici
il n’avait été en colère qu’avec le hasard et la société ; depuis que Fouqué
lui avait offert un moyen ignoble d’arriver à l’aisance, il avait de l’humeur contre
lui-même. Tout à ses pensées, quoique de temps en temps il dît quelques mots à ces
dames, Julien finit, sans s’en apercevoir, par abandonner la main de madame de Rênal.
Cette action bouleversa l’âme de cette pauvre femme ; elle y vit la manifestation
de son sort. Certaine de l’affection de Julien, peut-être
sa vertu eût trouvé des forces contre lui. Tremblante de le perdre à jamais, sa passion
l’égara jusqu’au point de reprendre la main de Julien, que, dans sa distraction,
il avait laissée appuyée sur le dossier d’une chaise. Cette action réveilla ce
jeune ambitieux ; il eût voulu qu’elle eût pour témoins tous ces nobles si fiers
qui, à table, lorsqu’il était au bas bout avec les enfants, le regardaient avec un sourire
si protecteur. Cette femme ne peut plus me mépriser : dans ce cas, se dit-il, je dois
être sensible à sa beauté ; je me dois à moi-même d’être son amant. Une telle
idée ne lui fût pas venue avant les confidences naïves faites par son ami. La détermination subite qu’il venait de
prendre forma une distraction agréable. Il se disait, il faut que j’aie une de ces
deux femmes ; il s’aperçut qu’il aurait beaucoup mieux aimé faire la cour à madame
Derville ; ce n’est pas qu’elle fût plus agréable, mais toujours elle l’avait vu
précepteur honoré pour sa science, et non pas ouvrier charpentier, avec une veste de
rapine pliée sous le bras, comme il était apparu à madame de Rênal. C’était précisément comme jeune ouvrier,
rougissant jusqu’au blanc des yeux, arrêté à la porte
de la maison et n’osant sonner, que madame de Rênal se le figurait avec le plus de charme. En poursuivant la revue de sa position, Julien
vit qu’il ne fallait pas songer à la conquête de madame Derville, qui s’apercevait probablement
du goût que madame de Rênal montrait pour lui. Forcé de revenir à celle-ci, que connais-je
du caractère de cette femme ? se dit Julien. Seulement ceci : avant mon voyage, je lui
prenais la main, elle la retirait ; aujourd’hui je retire ma main, elle la saisit et la serre.
Belle occasion de lui rendre tous les mépris qu’elle a eus pour moi. Dieu sait combien
elle a eu d’amants ! elle ne se décide peut-être en ma faveur qu’à cause de la
facilité des entrevues. Tel est, hélas, le malheur d’une excessive
civilisation ! À vingt ans, l’âme d’un jeune homme, s’il a quelque éducation,
est à mille lieues du laisser-aller, sans lequel l’amour n’est souvent que le plus
ennuyeux des devoirs. Je me dois d’autant plus, continua la petite
vanité de Julien, de réussir auprès de cette femme, que si jamais je fais fortune
et que quelqu’un me reproche le bas emploi de précepteur, je pourrai faire entendre
que l’amour m’avait jeté à cette place. Julien éloigna de nouveau sa main de celle
de madame de Rênal, puis il la reprit en la serrant. Comme on rentrait au salon, vers
minuit, madame de Rênal lui dit à demi-voix : — Vous nous quitterez, vous partirez ? Julien répondit en soupirant : — Il faut bien que je parte, car je vous
aime avec passion, c’est une faute… et quelle faute pour un jeune prêtre ! Madame
de Rênal s’appuya sur son bras, et avec tant d’abandon que sa joue sentit la chaleur
de celle de Julien. Les nuits de ces deux êtres furent bien différentes.
Madame de Rênal était exaltée par les transports de la volupté morale la plus élevée. Une
jeune fille coquette qui aime de bonne heure s’accoutume au trouble de l’amour ; quand
elle arrive à l’âge de la vraie passion, le charme de la nouveauté manque. Comme madame
de Rênal n’avait jamais lu de romans, toutes les nuances de son bonheur étaient neuves
pour elle. Aucune triste vérité ne venait la glacer, pas même le spectre de l’avenir.
Elle se vit aussi heureuse dans dix ans, qu’elle l’était en ce moment. L’idée même de
la vertu et de la fidélité jurée à M. de Rênal, qui l’avait agitée quelques
jours auparavant, se présenta en vain, on la renvoya comme un hôte importun. Jamais
je n’accorderai rien à Julien, se dit madame de Rênal, nous vivrons à l’avenir comme
nous vivons depuis un mois. Ce sera un ami. XIV Les Ciseaux anglais.
Une jeune fille de seize ans avait un teint de rose, et elle mettait du rouge.
Polidori. Pour Julien, l’offre de Fouqué lui avait
en effet enlevé tout bonheur ; il ne pouvait s’arrêter à aucun parti. Hélas ! peut-être manqué-je de caractère,
j’eusse été un mauvais soldat de Napoléon. Du moins, ajouta-t-il, ma petite intrigue
avec la maîtresse du logis va me distraire un moment. Heureusement pour lui, même dans ce petit
incident subalterne, l’intérieur de son âme répondait mal à son langage cavalier.
Il avait peur de madame de Rênal à cause de sa robe si jolie. Cette robe était à
ses yeux l’avant-garde de Paris. Son orgueil ne voulut rien laisser au hasard et à l’inspiration
du moment. D’après les confidences de Fouqué et le peu qu’il avait lu sur l’amour dans
sa Bible, il se fit un plan de campagne fort détaillé. Comme sans se l’avouer, il était
fort troublé, il écrivit ce plan. Le lendemain matin au salon, madame de Rênal
fut un instant seule avec lui : — N’avez-vous point d’autre nom que
Julien ? lui dit-elle. À cette demande si flatteuse, notre héros
ne sut que répondre. Cette circonstance n’était pas prévue dans son plan. Sans cette sottise
de faire un plan, l’esprit vif de Julien l’eût bien servi, la surprise n’eût
fait qu’ajouter à la vivacité de ses aperçus. Il fut gauche et s’exagéra sa gaucherie.
Madame de Rênal la lui pardonna bien vite. Elle y vit l’effet d’une candeur charmante.
Et ce qui manquait précisément à ses yeux à cet homme, auquel on trouvait tant de génie,
c’était l’air de la candeur. — Ton petit précepteur m’inspire beaucoup
de méfiance, lui disait quelquefois madame Derville. Je lui trouve l’air de penser
toujours et de n’agir qu’avec politique. C’est un sournois. Julien resta profondément humilié du malheur
de n’avoir su que répondre à madame de Rênal. Un homme comme moi se doit de réparer cet
échec, et saisissant le moment où l’on passait d’une pièce à l’autre, il crut
de son devoir de donner un baiser à madame de Rênal. Rien de moins amené, rien de moins agréable
et pour lui et pour elle, rien de plus imprudent. Ils furent sur le point d’être aperçus.
Madame de Rênal le crut fou. Elle fut effrayée et surtout choquée. Cette sottise lui rappela
M. Valenod. Que m’arriverait-il, se dit-elle, si j’étais
seule avec lui ? Toute sa vertu revint, parce que l’amour s’éclipsait. Elle s’arrangea de façon à ce qu’un
de ses enfants restât toujours auprès d’elle. La journée fut ennuyeuse pour Julien, il
la passa tout entière à exécuter avec gaucherie son plan de séduction. Il ne regarda pas
une seule fois madame de Rênal, sans que ce regard n’eût un pourquoi ; cependant,
il n’était pas assez sot pour ne pas voir qu’il ne réussissait point à être aimable
et encore moins séduisant. Madame de Rênal ne revenait point de son
étonnement de le trouver si gauche et en même temps si hardi. C’est la timidité
de l’amour, dans un homme d’esprit ! se dit-elle enfin, avec une joie inexprimable.
Serait-il possible qu’il n’eût jamais été aimé de ma rivale ! Après le déjeuner, madame de Rênal rentra
dans le salon pour recevoir la visite de M. Charcot de Maugiron, le sous-préfet de Bray.
Elle travaillait à un petit métier de tapisserie fort élevé. Madame Derville était à ses
côtés. Ce fut dans une telle position, et par le plus grand jour, que notre héros trouva
convenable d’avancer sa botte et de presser le joli pied de madame de Rênal, dont le
bas à jour et le joli soulier de Paris attiraient évidemment les regards du galant sous-préfet. Madame de Rênal eut une peur extrême ; elle
laissa tomber ses ciseaux, son peloton de laine, ses aiguilles, et le mouvement de Julien
put passer pour une tentative gauche destinée à empêcher la chute des ciseaux, qu’il
avait vus glisser. Heureusement ces petits ciseaux d’acier anglais se brisèrent, et
madame de Rênal ne tarit pas en regrets de ce que Julien ne s’était pas trouvé plus
près d’elle. — Vous avez aperçu la chute avant moi, vous l’eussiez empêchée ; au
lieu de cela votre zèle n’a réussi qu’à me donner un fort grand coup de pied. Tout
cela trompa le sous-préfet, mais non madame Derville. Ce joli garçon a de bien sottes
manières ! pensa-t-elle, le savoir-vivre d’une capitale de province ne pardonne point
ces sortes de fautes. Madame de Rênal trouva le moment de dire à Julien : — Soyez prudent, je vous l’ordonne. Julien voyait sa gaucherie, il avait de l’humeur.
Il délibéra longtemps avec lui-même, pour savoir s’il devait se fâcher de ce mot
: Je vous l’ordonne. Il fut assez sot pour penser : Elle pourrait me dire je l’ordonne,
s’il s’agissait de quelque chose de relatif à l’éducation des enfants, mais en répondant
à mon amour, elle suppose l’égalité. On ne peut aimer sans égalité… et tout
son esprit se perdit à faire des lieux communs sur l’égalité. Il se répétait avec colère
ce vers de Corneille, que madame de Derville lui avait appris quelques jours auparavant
: « ٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠٠
L’amour » Fait les égalités et ne les cherche pas.
» Julien s’obstinant à jouer le rôle d’un
Don Juan, lui qui de la vie n’avait eu de maîtresse, il fut sot à mourir toute la
journée. Il n’eut qu’une idée juste ; ennuyé de lui et de madame de Rênal, il
voyait avec effroi s’avancer la soirée où il serait assis au jardin, à côté d’elle
et dans l’obscurité. Il dit à M. de Rênal, qu’il allait à Verrières voir le curé,
il partit après dîner et ne rentra que dans la nuit. À Verrières, Julien trouva M. Chélan occupé
à déménager ; il venait enfin d’être destitué, le vicaire Maslon le remplaçait.
Julien aida le bon curé, et il eut l’idée d’écrire à Fouqué que la vocation irrésistible
qu’il se sentait pour le saint ministère, l’avait empêché d’accepter d’abord
ses offres obligeantes, mais qu’il venait de voir un tel exemple d’injustice que peut-être
il serait plus avantageux à son salut de ne pas entrer dans les ordres sacrés. Julien s’applaudit de sa finesse à tirer
parti de la destitution du curé de Verrières, pour se laisser une porte ouverte et revenir
au commerce si dans son esprit la triste prudence l’emportait sur l’héroïsme. XV Le Chant du Coq.
Amour en latin faict amor ; Or donc provient d’amour la mort,
Et, par avant, soulcy qui mord, Deuils, plours, pieges, forfaitz, remords…
Blason d’Amour. Si Julien avait eu un peu de l’adresse qu’il
se supposait si gratuitement, il eût pu s’applaudir le lendemain de l’effet produit par son
voyage à Verrières. Son absence avait fait oublier ses gaucheries. Ce jour-là encore,
il fut assez maussade, sur le soir une idée ridicule lui vint et il la communiqua à madame
de Rênal, avec une rare intrépidité. À peine fut-on assis au jardin, que, sans
attendre une obscurité suffisante, Julien approcha sa bouche de l’oreille de madame
de Rênal, et au risque de la compromettre horriblement, il lui dit : — Madame, cette nuit à deux heures, j’irai
dans votre chambre, je dois vous dire quelque chose. Julien tremblait que sa demande ne fût accordée
; son rôle de séducteur lui pesait si horriblement que s’il eût pu suivre son penchant, il
se fût retiré dans sa chambre pour plusieurs jours, et n’eut plus vu ces dames. Il comprenait
que, par sa conduite savante de la veille, il avait gâté toutes les belles apparences
du jour précédent, et ne savait réellement à quel saint se vouer. Madame de Rênal répondit avec une indignation
réelle, et nullement exagérée, à l’annonce impertinente que Julien osait lui faire. Il
crut voir du mépris dans sa courte réponse. Il est sûr que dans cette réponse, prononcée
fort bas, le mot fi donc avait paru. Sous prétexte de quelque chose à dire aux enfants,
Julien alla dans leur chambre, et à son retour il se plaça à côté de madame Derville
et fort loin de madame de Rênal. Il s’ôta ainsi toute possibilité de lui prendre la
main. La conversation fut sérieuse, et Julien s’en tira fort bien, à quelques moments
de silence près, pendant lesquels il se creusait la cervelle. Que ne puis-je inventer quelque
belle manœuvre, se disait-il, pour forcer madame de Rênal à me rendre ces marques
de tendresse non équivoques qui me faisaient croire il y a trois jours qu’elle était
à moi ! Julien était extrêmement déconcerté de
l’état presque désespéré où il avait mis ses affaires. Rien cependant ne l’eût
plus embarrassé que le succès. Lorsqu’on se sépara à minuit, son pessimisme
lui fit croire qu’il jouissait du mépris de madame Derville, et que probablement il
n’était guère mieux avec madame de Rênal. De fort mauvaise humeur et très humilié,
Julien ne dormit point. Il était à mille lieues de l’idée de renoncer à toute feinte,
à tout projet, et de vivre au jour le jour avec madame de Rênal, en se contentant comme
un enfant du bonheur qu’apporterait chaque journée. Il se fatigua le cerveau à inventer des manœuvres
savantes, un instant après il les trouvait absurdes ; il était en un mot fort malheureux
quand deux heures sonnèrent à l’horloge du château. Ce bruit le réveilla comme le chant du coq
réveilla saint Pierre. Il se vit au moment de l’évènement le plus pénible. Il n’avait
plus songé à sa proposition impertinente, depuis le moment où il l’avait faite ; elle
avait été si mal reçue ! Je lui ai dit que j’irais chez elle à deux
heures, se dit-il en se levant ; je puis être inexpérimenté et grossier comme il appartient
au fils d’un paysan. Madame Derville me l’a fait assez entendre, mais du moins je
ne serai pas faible. Julien avait raison de s’applaudir de son
courage, jamais il ne s’était imposé une contrainte plus pénible. En ouvrant sa porte
il était tellement tremblant que ses genoux se dérobaient sous lui, et il fut forcé
de s’appuyer contre le mur. Il était sans souliers. Il alla écouter
à la porte de M. de Rênal, dont il put distinguer le ronflement. Il en fut désolé. Il n’y
avait donc plus de prétexte pour ne pas aller chez elle. Mais grand Dieu, qu’y ferait-il
? Il n’avait aucun projet, et quand il en aurait eu, il se sentait tellement troublé
qu’il eût été hors d’état de les suivre. Enfin, souffrant plus mille fois que s’il
eût marché à la mort, il entra dans le corridor qui menait à la chambre de madame
de Rênal. Il ouvrit la porte d’une main tremblante et en faisant un bruit effroyable. Il y avait de la lumière, une veilleuse brûlait
sous la cheminée ; il ne s’attendait pas à ce nouveau malheur. En le voyant entrer
madame de Rênal se jeta vivement hors de son lit. — Malheureux ! s’écria-t-elle.
Il y eut un peu de désordre. Julien oublia ses vains projets et revint à son rôle naturel
; ne pas plaire à une femme si charmante lui parut le plus grand des malheurs. Il ne
répondit à ses reproches qu’en se jetant à ses pieds, en embrassant ses genoux. Comme
elle lui parlait avec une extrême dureté, il fondit en larmes. Quelques heures après, quand Julien sortit
de la chambre de madame de Rênal, on eût pu dire en style de roman, qu’il n’avait
plus rien à désirer. En effet, il devait à l’amour qu’il avait inspiré, et à
l’impression imprévue qu’avaient produite sur lui des charmes séduisants, une victoire
à laquelle ne l’eût pas conduit toute son adresse si maladroite. Mais, dans les moments les plus doux, victime
d’un orgueil bizarre, il prétendit encore jouer le rôle d’un homme accoutumé à
subjuguer des femmes : il fit des efforts d’attention incroyables pour gâter ce qu’il
avait d’aimable. Au lieu d’être attentif aux transports qu’il faisait naître, et
aux remords qui en relevaient la vivacité, l’idée du devoir ne cessa jamais d’être
présente à ses yeux. Il craignait un remords affreux et un ridicule éternel, s’il s’écartait
du modèle idéal qu’il se proposait de suivre. En un mot, ce qui faisait de Julien
un être supérieur fut précisément ce qui l’empêcha de goûter le bonheur qui se
plaçait sous ses pas. C’est une jeune fille de seize ans, qui a des couleurs charmantes,
et qui, pour aller au bal, a la folie de mettre du rouge. Mortellement effrayée de l’apparition de
Julien, madame de Rênal fut bientôt en proie aux plus cruelles alarmes. Les pleurs et le
désespoir de Julien la troublaient vivement. Même, quand elle n’eut plus rien à lui
refuser, elle repoussait Julien loin d’elle, avec une indignation réelle, et ensuite se
jetait dans ses bras. Aucun projet ne paraissait dans toute cette conduite. Elle se croyait
damnée sans rémission, et cherchait à se cacher la vue de l’enfer, en accablant Julien
des plus vives caresses. En un mot, rien n’eût manqué au bonheur de notre héros, pas même
une sensibilité brûlante dans la femme qu’il venait d’enlever, s’il eût su en jouir.
Le départ de Julien ne fit point cesser les transports qui l’agitaient malgré elle,
et ses combats avec les remords qui la déchiraient. Mon Dieu ! être heureux, être aimé, n’est-ce
que ça ? Telle fut la première pensée de Julien, en rentrant dans sa chambre. Il était
dans cet état d’étonnement et de trouble inquiet où tombe l’âme qui vient d’obtenir
ce qu’elle a longtemps désiré. Elle est habituée à désirer, ne trouve plus quoi
désirer, et cependant n’a pas encore de souvenirs. Comme le soldat qui revient de
la parade, Julien fut attentivement occupé à repasser tous les détails de sa conduite.
N’ai-je manqué à rien de ce que je me dois à moi-même ? Ai-je bien joué mon rôle
? Et quel rôle ? celui d’un homme accoutumé
à être brillant avec les femmes. XVI Le Lendemain.
He turn’d his lip to her, and with his hand Cell’d back the tangles of her wandering
hair. Don Juan, C. I, st. 170.
Heureusement, pour la gloire de Julien, madame de Rênal avait été trop agitée, trop étonnée,
pour apercevoir la sottise de l’homme qui, en un moment, était devenu tout au monde
pour elle. Comme elle l’engageait à se retirer, voyant
poindre le jour : Oh ! mon Dieu, disait-elle, si mon mari a entendu du bruit, je suis perdue.
Julien, qui avait le temps de faire des phrases, se souvint de celle-ci : — Regretteriez-vous la vie ? — Ah ! beaucoup dans ce moment ! mais je
ne regretterais pas de vous avoir connu. Julien trouva de sa dignité de rentrer exprès
au grand jour et avec imprudence. L’attention continue avec laquelle il étudiait
ses moindres actions, dans la folle idée de paraître un homme d’expérience, n’eut
qu’un avantage ; lorsqu’il revit madame de Rênal à déjeuner, sa conduite fut un
chef-d’œuvre de prudence. Pour elle, elle ne pouvait le regarder sans
rougir jusqu’aux yeux, et ne pouvait vivre un instant sans le regarder ; elle s’apercevait
de son trouble, et ses efforts pour le cacher le redoublaient. Julien ne leva qu’une seule
fois les yeux sur elle. D’abord, madame de Rênal admira sa prudence. Bientôt, voyant
que cet unique regard ne se répétait pas, elle fut alarmée : Est-ce qu’il ne m’aimerait
plus, se dit-elle : hélas ! je suis bien vieille pour lui ; j’ai dix ans de plus
que lui. En passant de la salle à manger au jardin,
elle serra la main de Julien. Dans la surprise que lui causa une marque d’amour si extraordinaire,
il la regarda avec passion. Car elle lui avait semblé bien jolie au déjeuner ; et, tout
en baissant les yeux, il avait passé son temps à se détailler ses charmes. Ce regard
consola madame de Rênal ; il ne lui ôta pas toutes ses inquiétudes ; mais ses inquiétudes
lui ôtaient presque tout à fait ses remords envers son mari. Au déjeuner, ce mari ne s’était aperçu
de rien ; il n’en était pas de même de madame Derville : elle crut madame de Rênal
sur le point de succomber. Pendant toute la journée, son amitié hardie et incisive ne
lui épargna pas les demi-mots destinés à lui peindre, sous de hideuses couleurs, le
danger qu’elle courait. Madame de Rênal brûlait de se trouver seule
avec Julien ; elle voulait lui demander s’il l’aimait encore. Malgré la douceur inaltérable
de son caractère, elle fut plusieurs fois sur le point de faire entendre à son amie
combien elle était importune. Le soir, au jardin, madame Derville arrangea
si bien les choses, qu’elle se trouva placée entre madame de Rênal et Julien. Madame de
Rênal, qui s’était fait une image délicieuse du plaisir de serrer la main de Julien, et
de la porter à ses lèvres, ne put pas même lui adresser un mot. Ce contretemps augmenta son agitation. Elle
était dévorée d’un remords. Elle avait tant grondé Julien de l’imprudence qu’il
avait faite en venant chez elle la nuit précédente, qu’elle tremblait qu’il ne vînt pas celle-ci.
Elle quitta le jardin de bonne heure, et alla s’établir dans sa chambre. Mais, ne tenant
pas à son impatience, elle vint coller son oreille contre la porte de Julien. Malgré
l’incertitude et la passion qui la dévoraient, elle n’osa point entrer. Cette action lui
semblait la dernière des bassesses, car elle sert de texte à un dicton de province. Les domestiques n’étaient pas tous couchés.
La prudence l’obligea enfin à revenir chez elle. Deux heures d’attente furent deux
siècles de tourments. Mais Julien était trop fidèle à ce qu’il
appelait le devoir, pour manquer à exécuter de point en point ce qu’il s’était prescrit. Comme une heure sonnait, il s’échappa doucement
de sa chambre, s’assura que le maître de maison était profondément endormi, et parut
chez madame de Rênal. Ce jour-là, il trouva plus de bonheur auprès de son amie, car il
songea moins constamment au rôle à jouer. Il eut des yeux pour voir et des oreilles
pour entendre. Ce que madame de Rênal lui dit de son âge contribua à lui donner quelque
assurance. — Hélas ! j’ai dix ans de plus que vous
! comment pouvez-vous m’aimer ! lui répétait-elle sans projet et parce que cette idée l’opprimait. Julien ne concevait pas ce malheur, mais il
vit qu’il était réel, et il oublia presque toute sa peur d’être ridicule. La sotte idée d’être regardé comme un
amant subalterne, à cause de sa naissance obscure, disparut aussi. À mesure que les
transports de Julien rassuraient sa timide maîtresse, elle reprenait un peu de bonheur
et la faculté de juger son amant. Heureusement il n’eut presque pas ce jour-là cet air
emprunté qui avait fait du rendez-vous de la veille une victoire, mais non pas un plaisir.
Si elle se fût aperçue de son attention à jouer un rôle, cette triste découverte
lui eût à jamais enlevé tout bonheur. Elle n’y eût pu voir autre chose qu’un triste
effet de la disproportion des âges. Quoique madame de Rênal n’eût jamais pensé
aux théories de l’amour, la différence d’âge est, après celle de fortune, un
des grands lieux communs de la plaisanterie de province, toutes les fois qu’il est question
d’amour. En peu de jours, Julien, rendu à toute l’ardeur de son âge, fut éperdument
amoureux. Il faut convenir, se disait-il, qu’elle
a une bonté d’âme angélique, et l’on n’est pas plus jolie. Il avait perdu presque tout à fait l’idée
du rôle à jouer. Dans un moment d’abandon, il lui avoua même toutes ses inquiétudes.
Cette confidence porta à son comble la passion qu’il inspirait. Je n’ai donc point eu
de rivale heureuse, se disait madame de Rênal avec délices ! Elle osa l’interroger sur
le portrait auquel il mettait tant d’intérêt ; Julien lui jura que c’était celui d’un
homme. Quand il restait à madame de Rênal assez
de sang-froid pour réfléchir, elle ne revenait pas de son étonnement qu’un tel bonheur
existât, et que jamais elle ne s’en fût doutée. Ah ! se disait-elle, si j’avais connu Julien
il y a dix ans, quand je pouvais encore passer pour jolie ! Julien était fort éloigné de ces pensées.
Son amour était encore de l’ambition ; c’était de la joie de posséder, lui pauvre être
si malheureux et si méprisé, une femme aussi noble et aussi belle. Ses actes d’adoration,
ses transports à la vue des charmes de son amie, finirent par la rassurer un peu sur
la différence d’âge. Si elle eût possédé un peu de ce savoir-vivre dont une femme de
trente ans jouit depuis longtemps dans les pays plus civilisés, elle eût frémi pour
la durée d’un amour qui ne semblait vivre que de surprise et de ravissement d’amour-propre. Dans ses moments d’oubli d’ambition, Julien
admirait avec transport jusqu’aux chapeaux, jusqu’aux robes de madame de Rênal. Il
ne pouvait se rassasier du plaisir de sentir leur parfum. Il ouvrait son armoire de glace
et restait des heures entières admirant la beauté et l’arrangement de tout ce qu’il
y trouvait. Son amie, appuyée sur lui, le regardait ; lui regardait ces bijoux, ces
chiffons qui, la veille d’un mariage, emplissent une corbeille de noce. J’aurais pu épouser un tel homme ! pensait
quelquefois madame de Rênal ; quelle âme de feu ! quelle vie ravissante avec lui ! Pour Julien, jamais il ne s’était trouvé
aussi près de ces terribles instruments de l’artillerie féminine. Il est impossible,
se disait-il, qu’à Paris on ait quelque chose de plus beau ! Alors il ne trouvait
point d’objection à son bonheur. Souvent la sincère admiration et les transports de
sa maîtresse lui faisaient oublier la vaine théorie qui l’avait rendu si compassé
et presque si ridicule dans les premiers moments de cette liaison. Il y eut des moments où,
malgré ses habitudes d’hypocrisie, il trouvait une douceur extrême à avouer à cette grande
dame qui l’admirait, son ignorance d’une foule de petits usages. Le rang de sa maîtresse
semblait l’élever au-dessus de lui-même. Madame de Rênal, de son côté, trouvait
la plus douce des voluptés morales à instruire ainsi, dans une foule de petites choses, ce
jeune homme rempli de génie, et qui était regardé par tout le monde comme devant un
jour aller si loin. Même le sous-préfet et M. Valenod ne pouvaient s’empêcher de
l’admirer ; ils lui en semblaient moins sots. Quant à madame Derville, elle était
bien loin d’avoir à exprimer les mêmes sentiments. Désespérée de ce qu’elle
croyait deviner, et voyant que les sages avis devenaient odieux à une femme, qui, à la
lettre, avait perdu la tête, elle quitta Vergy, sans donner une explication qu’on
se garda de lui demander. Madame de Rênal en versa quelques larmes, et bientôt il lui
sembla que sa félicité redoublait. Par ce départ elle se trouvait presque toute la
journée tête à tête avec son amant. Julien se livrait d’autant plus à la douce
société de son amie, que, toutes les fois qu’il était trop longtemps seul avec lui-même,
la fatale proposition de Fouqué venait encore l’agiter. Dans les premiers jours de cette
vie nouvelle, il y eut des moments où lui qui n’avait jamais aimé, qui n’avait
jamais été aimé de personne, trouvait un si délicieux plaisir à être sincère, qu’il
était sur le point d’avouer à madame de Rênal l’ambition qui jusqu’alors avait
été l’essence même de son existence. Il eût voulu pouvoir la consulter sur l’étrange
tentation que lui donnait la proposition de Fouqué, mais un petit événement empêcha
toute franchise. XVII Le premier Adjoint.
O, how this spring of love resembleth The uncertain glory of an April day ;
Which now shows all the beauty of the sun, And by and by a cloud takes all away !
Two Gentlemen of Verona. Un soir au coucher du soleil, assis auprès
de son amie, au fond du verger, loin des importuns il rêvait profondément. Des moments si doux,
pensait-il, dureront-ils toujours ? Son âme était tout occupée à la difficulté de
prendre un état, il déplorait ce grand accès de malheur qui termine l’enfance et gâte
les premières années de la jeunesse peu riche. Ah ! s’écria-t-il, que Napoléon était
bien l’homme envoyé de Dieu pour les jeunes Français ! Qui le remplacera ? que feront
sans lui les malheureux, même plus riches que moi, qui ont juste les quelques écus
qu’il faut pour se procurer une bonne éducation, et pas assez d’argent pour acheter un homme
à vingt ans et se pousser dans une carrière ! Quoi qu’on fasse, ajouta-t-il avec un
profond soupir, ce souvenir fatal nous empêchera à jamais d’être heureux ! Il vit tout à coup madame de Rênal froncer
le sourcil, elle prit un air froid et dédaigneux ; cette façon de penser lui semblait convenir
à un domestique. Élevée dans l’idée qu’elle était fort riche, il lui semblait
chose convenue que Julien l’était aussi. Elle l’aimait mille fois plus que la vie
et ne faisait aucun cas de l’argent. Julien était loin de deviner ces idées.
Ce froncement de sourcil le rappela sur la terre. Il eut assez de présence d’esprit
pour arranger sa phrase et faire entendre à la noble dame, assise si près de lui sur
le banc de verdure, que les mots qu’il venait de répéter, il les avait entendus pendant
son voyage chez son ami le marchand de bois. C’était le raisonnement des impies. — Hé bien ! ne vous mêlez plus à ces
gens-là, dit madame de Rênal, gardant encore un peu de cet air glacial qui, tout à coup,
avait succédé à l’expression de la plus vive tendresse. Ce froncement de sourcil, ou plutôt le remords
de son imprudence, fut le premier échec porté à l’illusion qui entraînait Julien. Il
se dit : Elle est bonne et douce, son goût pour moi est vif, mais elle a été élevée
dans le camp ennemi. Ils doivent surtout avoir peur de cette classe d’hommes de cœur qui,
après une bonne éducation, n’a pas assez d’argent pour entrer dans une carrière.
Que deviendraient-ils ces nobles, s’il nous était donné de les combattre à armes égales
! Moi, par exemple, maire de Verrières, bien intentionné, honnête homme comme l’est
au fond M. de Rênal ! comme j’enlèverais le vicaire, M. Valenod et toutes leurs friponneries
! comme la justice triompherait dans Verrières ! Ce ne sont pas leurs talents qui me feraient
obstacle. Ils tâtonnent sans cesse. Le bonheur de Julien fut, ce jour-là, sur
le point de devenir durable. Il manqua à notre héros d’oser être sincère. Il fallait
avoir le courage de livrer bataille, mais sur-le-champ ; madame de Rênal avait été
étonnée du mot de Julien, parce que les hommes de sa société répétaient que le
retour de Robespierre était surtout possible à cause de ces jeunes gens des basses classes,
trop bien élevés. L’air froid de madame de Rênal dura assez longtemps, et sembla
marqué à Julien. C’est que la crainte de lui avoir dit indirectement une chose désagréable
succéda à sa répugnance pour le mauvais propos. Ce malheur se réfléchit vivement
dans ses traits si purs et si naïfs, quand elle était heureuse et loin des ennuyeux.
Julien n’osa plus rêver avec abandon. Plus calme et moins amoureux, il trouva qu’il
était imprudent d’aller voir madame de Rênal dans sa chambre. Il valait mieux qu’elle
vînt chez lui ; si un domestique l’apercevait courant dans la maison, vingt prétextes différents
pouvaient expliquer cette démarche. Mais cet arrangement avait aussi ses inconvénients.
Julien avait reçu de Fouqué, des livres que lui, élève en théologie, n’eût jamais
pu demander à un libraire. Il n’osait les ouvrir que de nuit. Souvent il eût été
bien aise de n’être pas interrompu par une visite, dont l’attente la veille encore
de la petite scène du verger, l’eût mis hors d’état de lire.
Il devait à madame de Rênal de comprendre les livres d’une façon toute nouvelle.
Il avait osé lui faire des questions sur une foule de petites choses, dont l’ignorance
arrête tout court l’intelligence d’un jeune homme né hors de la société, quelque
génie naturel qu’on veuille lui supposer. Cette éducation de l’amour, donnée par
une femme extrêmement ignorante, fut un bonheur. Julien arriva directement à voir la société
telle qu’elle est aujourd’hui. Son esprit ne fut point offusqué par le récit de ce
qu’elle a été autrefois, il y a deux mille ans, ou seulement il y a soixante ans, du
temps de Voltaire et de Louis XV. À son inexprimable joie, un voile tomba de devant ses yeux, il
comprit enfin les choses qui se passaient à Verrières.
Sur le premier plan parurent des intrigues très-compliquées ourdies, depuis deux ans,
auprès du préfet de Besançon. Elles étaient appuyées par des lettres venues de Paris,
et écrites par ce qu’il y a de plus illustre. Il s’agissait de faire de M. de Moirod,
c’était l’homme le plus dévot du pays, le premier, et non pas le second adjoint du
maire de Verrières. Il avait pour concurrent un fabricant fort
riche, qu’il fallait absolument refouler à la place de second adjoint. Julien comprit enfin les demi-mots qu’il
avait surpris, quand la haute société du pays venait dîner chez M. de Rênal. Cette
société privilégiée était profondément occupée de ce choix du premier adjoint, dont
le reste de la ville, et surtout les libéraux ne soupçonnaient pas même la possibilité.
Ce qui en faisait l’importance, c’est qu’ainsi que chacun sait, le côté oriental
de la grande rue de Verrières doit reculer de plus de neuf pieds, car cette rue est devenue
route royale. Or, si M. de Moirod, qui avait trois maisons
dans le cas de reculer, parvenait à être premier adjoint, et par la suite maire dans
le cas où M. de Rênal serait nommé député, il fermerait les yeux, et l’on pourrait
faire, aux maisons qui avancent sur la voie publique, de petites réparations imperceptibles,
au moyen desquelles elle dureraient cent ans. Malgré la haute piété et la probité reconnue
de M. de Moirod, on était sûr qu’il serait coulant, car il avait beaucoup d’enfants.
Parmi les maisons qui devaient reculer, neuf appartenaient à tout ce qu’il y a de mieux
dans Verrières. Aux yeux de Julien, cette intrigue était
bien plus importante que l’histoire de la bataille de Fontenoy, dont il voyait le nom
pour la première fois dans un des livres que Fouqué lui avait envoyés. Il y avait
des choses qui étonnaient Julien depuis cinq ans qu’il avait commencé à aller les soirs
chez le curé. Mais la discrétion et l’humilité d’esprit étant les premières qualités
d’un élève en théologie, il lui avait toujours été impossible de faire des questions. Un jour, madame de Rênal donnait un ordre
au valet de chambre de son mari, l’ennemi de Julien. — Mais, madame, c’est aujourd’hui le
dernier vendredi du mois, répondit cet homme d’un air singulier. — Allez, dit madame de Rênal.
— Eh bien, dit Julien, il va se rendre dans ce magasin à foin, église autrefois, et
récemment rendu au culte ; mais pourquoi faire ? voilà un de ces mystères que je
n’ai jamais pu pénétrer. — C’est une institution fort salutaire,
mais bien singulière, répondit madame de Rênal ; les femmes n’y sont point admises
: tout ce que je sais, c’est que tout le monde s’y tutoie. Par exemple, ce domestique
va y trouver M. Valenod, et cet homme si fier et si sot ne sera point fâché de s’entendre
tutoyer par Saint-Jean, et lui répondra sur le même ton. Si vous tenez à savoir ce qu’on
y fait, je demanderai des détails à M. de Maugiron et à M. Valenod. Nous payons vingt
francs par domestique afin qu’un jour ils ne nous égorgent pas. Le temps volait. Le souvenir des charmes de
sa maîtresse distrayait Julien de sa noire ambition. La nécessité de ne pas lui parler
de choses tristes et raisonnables, puisqu’ils étaient de partis contraires, ajoutait, sans
qu’il s’en doutât, au bonheur qu’il lui devait, et à l’empire qu’elle acquérait
sur lui. Dans les moments où la présence d’enfants
trop intelligents les réduisaient à ne parler que le langage de la froide raison, c’était
avec une docilité parfaite que Julien, la regardant avec des yeux étincelants d’amour,
écoutait ses explications du monde comme il va. Souvent, au milieu du récit de quelque
friponnerie savante, à l’occasion d’un chemin ou d’une fourniture, l’esprit de
madame de Rênal s’égarait tout à coup jusqu’au délire, Julien avait besoin de
la gronder, elle se permettait avec lui les mêmes gestes intimes qu’avec ses enfants.
C’est qu’il y avait des jours où elle avait l’illusion de l’aimer comme son
enfant. Sans cesse n’avait-elle pas à répondre à ses questions naïves sur mille choses
simples qu’un enfant bien né n’ignore pas à quinze ans ? Un instant après, elle
l’admirait comme son maître. Son génie allait jusqu’à l’effrayer ; elle croyait
apercevoir plus nettement chaque jour, le grand homme futur dans ce jeune abbé. Elle
le voyait pape, elle le voyait Premier ministre comme Richelieu. « Vivrai-je assez pour te
voir dans ta gloire ? disait-elle à Julien ; la place est faite pour un grand homme ; la
monarchie, la religion en ont besoin. XVIII Un Roi à Verrières.
N’êtes vous bons qu’à jeter là comme un cadavre de peuple, sans âme, et dont
les veines n’ont plus de sang ? disc. de l’Évêque, à la chapelle
de Saint-Clément. Le 3 septembre, à dix heures du soir, un
gendarme réveilla tout Verrières en montant la grande rue au galop ; il apportait la nouvelle
que Sa Majesté le roi de *** arrivait le dimanche suivant, et l’on était au mardi.
Le préfet autorisait, c’est-à-dire demandait la formation d’une garde d’honneur ; il
fallait déployer toute la pompe possible. Une estafette fut expédiée à Vergy. M.
de Rênal arriva dans la nuit, et trouva la ville en émoi. Chacun avait ses prétentions
; les moins affairés louaient des balcons pour voir l’entrée du roi. Qui commandera la garde d’honneur ? M. de
Rênal vit tout de suite combien il importait, dans l’intérêt des maisons sujettes à
reculer, que M. de Moirod eût ce commandement. Cela pouvait faire titre pour la place de
premier adjoint. Il n’y avait rien à dire à la dévotion de M. de Moirod, elle était
au-dessus de toute comparaison, mais jamais il n’avait monté à cheval. C’était
un homme de trente-six ans, timide de toutes les façons, et qui craignait également les
chutes et le ridicule. Le maire le fit appeler dès les cinq heures
du matin. — Vous voyez, monsieur, que je réclame
vos avis, comme si déjà vous occupiez le poste auquel tous les honnêtes gens vous
portent. Dans cette malheureuse ville les manufactures prospèrent, le parti libéral
devient millionnaire, il aspire au pouvoir, il saura se faire des armes de tout. Consultons
l’intérêt du roi, celui de la monarchie, et avant tout l’intérêt de notre sainte
religion. À qui pensez-vous, monsieur, que l’on puisse confier le commandement de la
garde d’honneur ? Malgré la peur horrible que lui faisait le
cheval, M. de Moirod finit par accepter cet honneur comme un martyre. — Je saurai prendre
un ton convenable, dit-il au maire. À peine restait-il le temps de faire arranger les
uniformes, qui sept ans auparavant avaient servi lors du passage d’un prince du sang. À sept heures madame de Rênal arriva de
Vergy avec Julien et les enfants. Elle trouva son salon rempli de dames libérales qui prêchaient
l’union des partis, et venaient la supplier d’engager son mari à accorder une place
aux leurs dans la garde d’honneur. L’une d’elles prétendait que si son mari n’était
pas élu, de chagrin il ferait banqueroute. Madame de Rênal renvoya bien vite tout ce
monde. Elle paraissait fort occupée. Julien fut étonné et encore plus fâché
qu’elle lui fît un mystère de ce qui l’agitait. Je l’avais prévu, se disait-il avec amertume,
son amour s’éclipse devant le bonheur de recevoir un roi dans sa maison. Tout ce tapage
l’éblouit. Elle m’aimera de nouveau quand les idées de sa caste ne lui troubleront
plus la cervelle. Chose étonnante, il l’en aima davantage. Les tapissiers commençaient à remplir la
maison, il épia longtemps en vain l’occasion de lui dire un mot. Enfin il la trouva qui
sortait de sa chambre à lui Julien, emportant un de ses habits. Ils étaient seuls. Il voulut
lui parler. Elle s’enfuit en refusant de l’écouter. Je suis bien sot d’aimer une
telle femme, l’ambition la rend aussi folle que son mari. Elle l’était davantage : un de ses grands
désirs qu’elle n’avait jamais avoué à Julien de peur de le choquer, était de
le voir quitter, ne fût-ce que pour un jour, son triste habit noir. Avec une adresse vraiment
admirable, chez une femme si naturelle, elle obtint d’abord de M. de Moirod, et ensuite
de M. le sous-préfet de Maugiron, que Julien serait nommé garde d’honneur de préférence
à cinq ou six jeunes gens fils de fabricants fort aisés, et dont deux au moins étaient
d’une exemplaire piété. M. Valenod, qui comptait prêter sa calèche aux plus jolies
femmes de la ville et faire admirer ses beaux normands, consentit à donner un de ses chevaux
à Julien, l’être qu’il haïssait le plus. Mais tous les gardes d’honneur avaient
à eux ou d’emprunt quelqu’un de ces beaux habits bleu de ciel avec deux épaulettes
de colonel en argent, qui avaient brillé sept ans auparavant. Madame de Rênal voulait
un habit neuf, et il ne lui restait que quatre jours pour envoyer à Besançon, et en faire
revenir l’habit d’uniforme, les armes, le chapeau, etc., tout ce qui fait un garde
d’honneur. Ce qu’il y a de plaisant, c’est qu’elle trouvait imprudent de faire faire
l’habit de Julien à Verrières. Elle voulait le surprendre, lui et la ville. Le travail des gardes d’honneur et de l’esprit
public terminé, le maire eut à s’occuper d’une grande cérémonie religieuse, le
roi de *** ne voulait pas passer à Verrières sans visiter la fameuse relique de saint Clément
que l’on conserve à Bray-le-Haut, à une petite lieue de la ville. On désirait un
clergé nombreux, ce fut l’affaire la plus difficile à arranger ; M. Maslon, le nouveau
curé, voulait à tout prix éviter la présence de M. Chélan. En vain M. de Rênal lui représentait
qu’il y aurait imprudence. M. le marquis de La Mole, dont les ancêtres ont été si
longtemps gouverneurs de la province, avait été désigné pour accompagner le roi de
***. Il connaissait depuis trente ans l’abbé Chélan. Il demanderait certainement de ses
nouvelles en arrivant à Verrières, et s’il le trouvait disgracié, il était homme à
aller le chercher dans la petite maison où il s’était retiré, accompagné de tout
le cortège dont il pourrait disposer. Quel soufflet ! — Je suis déshonoré ici et à Besançon,
répondait l’abbé Maslon, s’il paraît dans mon clergé. Un janséniste, grand Dieu
! — Quoi que vous en puissiez dire, mon cher
abbé, répliquait M. de Rênal, je n’exposerai pas l’administration de Verrières à recevoir
un affront de M. de La Mole. Vous ne le connaissez pas, il pense bien à la cour ; mais ici en
province, c’est un mauvais plaisant satirique, moqueur, ne cherchant qu’à embarasser les
gens. Il est capable, uniquement pour s’amuser, de nous couvrir de ridicule aux yeux des libéraux. Ce ne fut que dans la nuit du samedi au dimanche,
après trois jours de pourparlers, que l’orgueil de l’abbé Maslon plia devant la peur du
maire qui se changeait en courage. Il fallut écrire une lettre mielleuse à l’abbé
Chélan, pour le prier d’assister à la cérémonie de la relique de Bray-le-Haut,
si toutefois son grand âge et ses infirmités le lui permettaient. M. Chélan demanda et
obtint une lettre d’invitation pour Julien qui devait l’accompagner en qualité de
sous-diacre. Dès le matin du dimanche, des milliers de
paysans arrivant des montagnes voisines inondèrent les rues de Verrières. Il faisait le plus
beau soleil. Enfin, vers les trois heures, toute cette foule fut agitée, on apercevait
un grand feu sur un rocher à deux lieues de Verrières. Ce signal annonçait que le
roi venait d’entrer sur le territoire du département. Aussitôt le son de toutes les
cloches, et les décharges répétées d’un vieux canon espagnol appartenant à la ville,
marquèrent sa joie de ce grand évènement. La moitié de la population monta sur les
toits. Toutes les femmes étaient aux balcons. La garde d’honneur se mit en mouvement.
On admirait les brillants uniformes, chacun reconnaissait un parent, un ami. On se moquait
de la peur de M. de Moirod, dont à chaque instant la main prudente était prête à
saisir l’arçon de sa selle. Mais une remarque fit oublier toutes les autres : le premier
cavalier de la neuvième file était un fort joli garçon, très mince, que d’abord on
ne reconnut pas. Bientôt un cri d’indignation chez les uns, chez d’autres le silence de
l’étonnement annoncèrent une sensation générale. On reconnaissait dans ce jeune
homme, montant un des chevaux normands de M. Valenod, le petit Sorel, fils du charpentier.
Il n’y eut qu’un cri contre le maire, surtout parmi les libéraux. Quoi, parce que
ce petit ouvrier déguisé en abbé était précepteur de ses marmots, il avait l’audace
de le nommer garde d’honneur, au préjudice de MM. tels et tels, riches fabricants ! — Ces
messieurs, disait une dame banquière, devraient bien faire une avanie à ce petit insolent,
né dans la crotte. — Il est sournois et porte un sabre, répondait le voisin, il serait
assez traître pour leur couper la figure. Les propos de la société noble étaient
plus dangereux. Les dames se demandaient si c’était du maire tout seul que provenait
cette haute inconvenance. En général on rendait justice à son mépris pour le défaut
de naissance. Pendant qu’il était l’occasion de tant
de propos, Julien était le plus heureux des hommes. Naturellement hardi, il se tenait
mieux à cheval que la plupart des jeunes gens de cette ville de montagne. Il voyait
dans les yeux des femmes qu’il était question de lui. Ses épaulettes étaient plus brillantes,
parce qu’elles étaient neuves. Son cheval se cabrait à chaque instant, il était au
comble de la joie. Son bonheur n’eut plus de bornes, lorsque
passant près du vieux rempart, le bruit de la petite pièce de canon fit sauter son cheval
hors du rang. Par un grand hasard, il ne tomba pas, de ce moment il se sentit un héros.
Il était officier d’ordonnance de Napoléon et chargeait une batterie. Une personne était plus heureuse que lui.
D’abord elle l’avait vu passer d’une des croisées de l’hôtel de ville ; montant
ensuite en calèche et faisant rapidement un grand détour, elle arriva à temps pour
frémir, quand son cheval l’emporta hors du rang. Enfin, sa calèche sortant au grand
galop, par une autre porte de la ville, elle parvint à rejoindre la route par où le roi
devait passer, et put suivre la garde d’honneur à vingt pas de distance, au milieu d’une
noble poussière. Dix mille paysans crièrent : Vive le roi, quand le maire eut l’honneur
de haranguer Sa Majesté. Une heure après, lorsque, tous les discours écoutés, le roi
allait entrer dans la ville, la petite pièce de canon se remit à tirer à coups précipités.
Mais un accident s’ensuivit, non pour les canonniers qui avaient fait leurs preuves
à Leipsick et à Montmirail, mais pour le futur premier adjoint, M. de Moirod. Son cheval
le déposa mollement dans l’unique bourbier qui fût sur la grande route, ce qui fit esclandre,
parce qu’il fallut le tirer de là pour que la voiture du roi pût passer. Sa Majesté descendit à la belle église
neuve qui ce jour-là était parée de tous ses rideaux cramoisis. Le roi devait dîner,
et aussitôt après remonter en voiture pour aller vénérer la célèbre relique de Saint-Clément.
À peine le roi fut-il à l’église, que Julien galopa vers la maison de M. de Rênal.
Là, il quitta en soupirant son bel habit bleu de ciel, son sabre, ses épaulettes,
pour reprendre le petit habit noir râpé. Il remonta à cheval, et en quelques instants
fut à Bray-le-Haut qui occupe le sommet d’une fort belle colline. L’enthousiasme multiplie
ces paysans, pensa Julien. On ne peut se remuer à Verrières, et en voici plus de dix mille
autour de cette antique abbaye. À moitié ruinée par le vandalisme révolutionnaire,
elle avait été magnifiquement rétablie depuis la Restauration, et l’on commençait
à parler de miracles. Julien rejoignit l’abbé Chélan qui le gronda fort et lui remit une
soutane et un surplis. Il s’habilla rapidement et suivit M. Chélan qui se rendait auprès
du jeune évêque d’Agde. C’était un neveu de M. de La Mole, récemment nommé,
et qui avait été chargé de montrer la relique au roi. Mais l’on ne put trouver cet évêque. Le clergé s’impatientait. Il attendait
son chef dans le cloître sombre et gothique de l’ancienne abbaye. On avait réuni vingt-quatre
curés pour figurer l’ancien chapitre de Bray-le-Haut, composé avant 1789 de vingt-quatre
chanoines. Après avoir déploré pendant trois quarts d’heure la jeunesse de l’évêque,
les curés pensèrent qu’il était convenable que M. le doyen se retirât vers Monseigneur
pour l’avertir que le roi allait arriver, et qu’il était instant de se rendre au
chœur. Le grand âge de M. Chélan l’avait fait doyen ; malgré l’humeur qu’il témoignait
à Julien, il lui fit signe de le suivre. Julien portait fort bien son surplis. Au moyen
de je ne sais quel procédé de toilette ecclésiastique, il avait rendu ses beaux cheveux bouclés
très plats ; mais, par un oubli qui redoubla la colère de M. Chélan, sous les longs plis
de sa soutance on pouvait apercevoir les éperons du garde d’honneur. Arrivés à l’appartement de l’évêque,
de grands laquais bien chamarrés daignèrent à peine répondre au vieux curé que Monseigneur
n’était pas visible. On se moqua de lui quand il voulut expliquer qu’en sa qualité
de doyen du chapitre noble de Bray-le-Haut, il avait le privilège d’être admis en
tout temps auprès de l’évêque officiant. L’humeur hautaine de Julien fut choquée
de l’insolence des laquais. Il se mit à parcourir les dortoirs de l’antique abbaye,
secouant toutes les portes qu’il rencontrait. Une fort petite céda à ses efforts, et il
se trouva dans une cellule au milieu des valets de chambre de Monseigneur, en habit noir et
la chaîne au cou. À son air pressé ces messieurs le crurent mandé par l’évêque
et le laissèrent passer. Il fit quelques pas et se trouva dans une immense salle gothique
extrêmement sombre, et toute lambrissée de chêne noir ; à l’exception d’une
seule, les fenêtres en ogive avaient été murées avec des briques. La grossièreté
de cette maçonnerie n’était déguisée par rien, et faisait un triste contraste avec
l’antique magnificence de la boiserie. Les deux grands côtés de cette salle célèbre
parmi les antiquaires bourguignons, et que le duc Charles le Téméraire, avait fait
bâtir vers 1470 en expiation de quelque péché, étaient garnis de stalles de bois richement
sculptées. On y voyait, figurés en bois de différentes couleurs, tous les mystères
de l’Apocalypse. Cette magnificence mélancolique, dégradée
par la vue des briques nues et du plâtre encore tout blanc, toucha Julien. Il s’arrêta
en silence. À l’autre extrémité de la salle, près de l’unique fenêtre par laquelle
le jour pénétrait, il vit un miroir mobile en acajou. Un jeune homme, en robe violette
et en surplis de dentelle, mais la tête nue, était arrêté à trois pas de la glace.
Ce meuble semblait étrange en un tel lieu, et, sans doute, y avait été apporté de
la ville. Julien trouva que le jeune homme avait l’air irrité ; de la main droite
il donnait gravement des bénédictions du côté du miroir. Que peut signifier ceci ? pensa-t-il : est-ce
une cérémonie préparatoire qu’accomplit ce jeune prêtre ? C’est peut-être le secrétaire
de l’évêque… il sera insolent comme les laquais… ma foi, n’importe, essayons. Il avança et parcourut assez lentement la
longueur de la salle, toujours la vue fixée vers l’unique fenêtre, et regardant ce
jeune homme qui continuait à donner des bénédictions exécutées lentement mais en nombre infini,
et sans se reposer un instant. À mesure qu’il approchait, il distinguait
mieux son air fâché. La richesse du surplis garni de dentelles arrêta involontairement
Julien à quelques pas du magnifique miroir. Il est de mon devoir de parler, se dit-il
enfin ; mais la beauté de la salle l’avait ému, et il était froissé d’avance des
mots durs qu’on allait lui adresser. Le jeune homme le vit dans la psyché, se
retourna, et quittant subitement l’air fâché, lui dit du ton le plus doux : — Eh bien, monsieur, est-elle enfin arrangée
? Julien resta stupéfait. Comme ce jeune homme
se tournait vers lui, Julien vit la croix pectorale sur sa poitrine : c’était l’évêque
d’Agde. Si jeune, pensa Julien ; tout au plus six ou huit ans de plus que moi !… Et il eut honte de ses éperons. — Monseigneur, répondit-il timidement,
je suis envoyé par le doyen du chapitre, M. Chélan. — Ah ! il m’est fort recommandé, dit
l’évêque d’un ton poli qui redoubla l’enchantement de Julien. Mais je vous demande
pardon, monsieur, je vous prenais pour la personne qui doit me rapporter ma mitre. On
l’a mal emballée à Paris ; la toile d’argent est horriblement gâtée vers le haut. Cela
fera le plus vilain effet, ajouta le jeune évêque d’un air triste, et encore on me
fait attendre ! — Monseigneur, je vais chercher la mitre,
si Votre Grandeur le permet. Les beaux yeux de Julien firent leur effet. — Allez, monsieur, répondit l’évêque
avec une politesse charmante ; il me la faut sur-le-champ. Je suis désolé de faire attendre
messieurs du chapitre. Quand Julien fut arrivé au milieu de la salle,
il se retourna vers l’évêque et le vit qui s’était remis à donner des bénédictions.
Qu’est-ce que cela peut-être ? se demanda Julien, sans doute c’est une préparation
ecclésiastique nécessaire à la cérémonie qui va avoir lieu. Comme il arrivait dans
la cellule où se tenaient les valets de chambre, il vit la mitre entre leurs mains. Ces messieurs,
cédant malgré eux au regard impérieux de Julien, lui remirent la mitre de Monseigneur. Il se sentit fier de la porter : en traversant
la salle, il marchait lentement ; il la tenait avec respect. Il trouva l’évêque assis
devant la glace ; mais de temps à autre, sa main droite, quoique fatiguée, donnait
encore la bénédiction. Julien l’aida à placer sa mitre. L’évêque secoua la tête. — Ah ! elle tiendra, dit-il à Julien d’un
air content. Voulez-vous vous éloigner un peu ? Alors l’évêque alla fort vite au milieu
de la pièce, puis se rapprochant du miroir à pas lents, il reprit l’air fâché, et
donnait gravement des bénédictions. Julien était immobile d’étonnement ; il
était tenté de comprendre, mais n’osait pas. L’évêque s’arrêta, et le regardant
avec un air qui perdait rapidement de sa gravité : — Que dites-vous de ma mitre, monsieur,
va-t-elle bien ? — Fort bien, monseigneur. — Elle n’est pas trop en arrière ? cela
aurait l’air un peu niais ; mais il ne faut pas non plus la porter baissée sur les yeux
comme un schako d’officier. — Elle me semble aller fort bien. — Le roi de *** est accoutumé à un clergé
vénérable et sans doute fort grave. Je ne voudrais pas, à cause de mon âge surtout,
avoir l’air trop léger. Et l’évêque se mit de nouveau à marcher
en donnant des bénédictions. C’est clair, dit Julien, osant enfin comprendre,
il s’exerce à donner la bénédiction. Après quelques instants : « Je suis prêt,
dit l’évêque. Allez, monsieur, avertir M. le doyen et messieurs du chapitre. » Bientôt M. Chélan suivi des deux curés
les plus âgés, entra par une fort grande porte magnifiquement sculptée, et que Julien
n’avait pas aperçue. Mais cette fois il resta à son rang le dernier de tous, et ne
put voir l’évêque que par-dessus les épaules des ecclésiastiques qui se pressaient en
foule à cette porte. L’évêque traversait lentement la salle
; lorsqu’il fut arrivé sur le seuil, les curés se formèrent en procession. Après
un petit moment de désordre, la procession commença à marcher en entonnant un psaume.
L’évêque s’avançait le dernier entre M. Chélan et un autre curé fort vieux. Julien
se glissa tout à fait près de Monseigneur, comme attaché à l’abbé Chélan. On suivit
les longs corridors de l’abbaye de Bray-le-Haut ; malgré le soleil éclatant, ils étaient
sombres et humides. On arriva enfin au portique du cloître. Julien était stupéfait d’admiration
pour une si belle cérémonie. L’ambition réveillée par le jeune âge de l’évêque,
la sensibilité et la politesse exquise de ce prélat se disputaient son cœur. Cette
politesse était bien autre chose que celle de M. de Rênal, même dans ses bons jours.
Plus on s’élève vers le premier rang de la société, se dit Julien, plus on trouve
de ces manières charmantes. On entrait dans l’église par une porte
latérale, tout à coup un bruit épouvantable fit retentir ses voûtes antiques ; Julien
crut qu’elles s’écroulaient. C’était encore la petite pièce de canon ; traînée
par huit chevaux au galop, elle venait d’arriver ; et à peine arrivée mise en batterie par
les canonniers de Leipsick, elle tirait cinq coups par minute, comme si les Prussiens eussent
été devant elle. Mais ce bruit admirable ne fit plus d’effet
sur Julien, il ne songeait plus à Napoléon et à la gloire militaire. Si jeune, pensait-il,
être évêque d’Agde ! mais où est Agde ? et combien cela rapporte-t-il ? deux ou
trois cent mille francs peut-être. Les laquais de Monseigneur parurent avec un
dais magnifique, M. Chélan prit l’un des bâtons, mais dans le fait ce fut Julien qui
le porta. L’évêque se plaça dessous. Réellement il était parvenu à se donner
l’air vieux ; l’admiration de notre héros n’eut plus de bornes. Que ne fait-on pas
avec de l’adresse ! pensa-t-il. Le roi entra. Julien eut le bonheur de le
voir de très près. L’évêque le harangua avec onction, et sans oublier une petite nuance
de trouble fort poli pour Sa Majesté. Nous ne répéterons point la description des cérémonies
de Bray-le-Haut ; pendant quinze jours elles ont rempli les colonnes de tous les journaux
du département. Julien apprit par le discours de l’évêque, que le roi descendait de
Charles le Téméraire. Plus tard il entra dans les fonctions de Julien
de vérifier les comptes de ce qu’avait coûté cette cérémonie. M. de La Mole,
qui avait fait avoir un évêché à son neveu, avait voulu lui faire la galanterie de se
charger de tous les frais. La seule cérémonie de Bray-le-Haut coûta trois mille huit cents
francs. Après le discours de l’évêque et la réponse
du roi, Sa Majesté se plaça sous le dais, ensuite elle s’agenouilla fort dévotement
sur un coussin près de l’autel. Le chœur était environné de stalles, et les stalles
élevées de deux marches sur le pavé. C’était sur la dernière de ces marches que Julien
était assis aux pieds de M. Chélan, à peu près comme un caudataire près de son cardinal,
à la chapelle Sixtine, à Rome. Il y eut un Te Deum, des flots d’encens, des décharges
infinies de mousqueterie et d’artillerie ; les paysans étaient ivres de bonheur et
de piété. Une telle journée défait l’ouvrage de cent numéros des journaux jacobins. Julien était à six pas du roi, qui réellement
priait avec abandon. Il remarqua pour la première fois, un petit homme au regard spirituel et
qui portait un habit presque sans broderies. Mais il avait un cordon bleu de ciel par-dessus
cet habit fort simple. Il était plus près du roi que beaucoup d’autres seigneurs,
dont les habits étaient tellement brodés d’or, que, suivant l’expression de Julien,
on ne voyait pas le drap. Il apprit quelques moments après, que c’était M. de La Mole.
Il lui trouva l’air hautain et même insolent. Ce marquis ne serait pas poli comme mon joli
évêque, pensa-t-il. Ah ! l’état ecclésiastique rend doux et sage. Mais le roi est venu pour
vénérer la relique, et je ne vois point de relique. Où sera saint Clément ? Un petit clerc, son voisin, lui apprit que
la vénérable relique était dans le haut de l’édifice dans une chapelle ardente. Qu’est-ce qu’une chapelle ardente ? se
dit Julien. Mais il ne voulait pas demander l’explication
de ce mot. Son attention redoubla. En cas de visite d’un prince souverain,
l’étiquette veut que les chanoines n’accompagnent pas l’évêque. Mais en se mettant en marche
pour la chapelle ardente, monseigneur d’Agde appela l’abbé Chélan ; Julien osa le suivre. Après avoir monté un long escalier, on parvint
à une porte extrêmement petite, mais dont le chambranle gothique était doré avec magnificence.
Cet ouvrage avait l’air fait de la veille. Devant la porte, étaient réunies à genoux,
vingt-quatre jeunes filles, appartenant aux familles les plus distinguées de Verrières.
Avant d’ouvrir la porte, l’évêque se mit à genoux au milieu de ces jeunes filles
toutes jolies. Pendant qu’il priait à haute voix, elles semblaient ne pouvoir assez admirer
ses belles dentelles, sa bonne grâce, sa figure si jeune et si douce. Ce spectacle
fit perdre à notre héros ce qui lui restait de raison. En cet instant, il se fût battu
pour l’Inquisition, et de bonne foi. La porte s’ouvrit tout à coup. La petite chapelle
parut comme embrasée de lumière. On apercevait sur l’autel plus de mille cierges divisés
en huit rangs séparés entre eux par des bouquets de fleurs. L’odeur suave de l’encens
le plus pur sortait en tourbillon de la porte du sanctuaire. La chapelle dorée à neuf
était fort petite, mais très élevée. Julien remarqua qu’il y avait sur l’autel des
cierges qui avaient plus de quinze pieds de haut. Les jeunes filles ne purent retenir
un cri d’admiration. On n’avait admis dans le petit vestibule de la chapelle que
les vingt-quatre jeunes filles, les deux curés et Julien. Bientôt le roi arriva, suivi du seul M. de
La Mole et de son grand chambellan. Les gardes eux-mêmes restèrent en dehors, à genoux,
et présentant les armes. Sa Majesté se précipita plutôt qu’elle
ne se jeta sur le prie-Dieu. Ce fut alors seulement que Julien, collé contre la porte
dorée, aperçut, par-dessous le bras nu d’une jeune fille, la charmante statue de saint
Clément. Il était caché sous l’autel, en costume de jeune soldat romain. Il avait
au cou une large blessure d’où le sang semblait couler. L’artiste s’était surpassé
; ses yeux mourants, mais pleins de grâce, étaient à demi fermés. Une moustache naissante
cernait cette bouche charmante, qui a demi fermée avait encore l’air de prier. À
cette vue, la jeune fille voisine de Julien pleura à chaudes larmes, une de ses larmes
tomba sur la main de Julien. Après un instant de prières dans le plus
profond silence, troublé seulement par le son lointain des cloches de tous les villages
à dix lieues à la ronde, l’évêque d’Agde demanda au roi la permission de parler. Il
finit un petit discours fort touchant par des paroles simples, mais dont l’effet n’en
était que mieux assuré. — N’oubliez jamais, jeunes chrétiennes,
que vous avez vu l’un des plus grands rois de la terre à genoux devant les serviteurs
de ce Dieu tout-puissant et terrible. Ces serviteurs faibles, persécutés, assassinés
sur la terre, comme vous le voyez par la blessure encore sanglante de saint Clément, ils triomphent
au ciel. N’est-ce pas, jeunes chrétiennes, vous vous souviendrez à jamais de ce jour,
vous détesterez l’impie ? À jamais vous serez fidèles à ce Dieu si grand, si terrible,
mais si bon ? À ces mots, l’évêque se leva avec autorité. — Vous me le promettez ? dit-il, en avançant
le bras, d’un air inspiré. — Nous le promettons, dirent les jeunes
filles, en fondant en larmes. — Je reçois votre promesse, au nom du Dieu
terrible, ajouta l’évêque, d’une voix tonnante. Et la cérémonie fut terminée. Le roi lui-même pleurait. Ce ne fut que longtemps
après que Julien eut assez de sang-froid pour demander où étaient les os du saint
envoyés de Rome à Philippe le Bon duc de Bourgogne. On lui apprit qu’ils étaient
cachés dans la charmante figure de cire. Sa Majesté daigna permettre aux demoiselles
qui l’avaient accompagnée dans la chapelle de porter un ruban rouge sur lequel étaient
brodés ces mots : Haine à l’impie, adoration perpétuelle. M. de La Mole fit distribuer aux paysans dix
mille bouteilles de vin. Le soir, à Verrières, les libéraux trouvèrent une raison pour
illuminer cent fois mieux que les royalistes. Avant de partir, le roi fit une visite à
M. de Moirod. XIX Penser fait souffrir.
Le grotesque des événements de tous les jours vous cache le vrai malheur des passions.
Barnave. En replaçant les meubles ordinaires dans
la chambre qu’avait occupée M. de La Mole, Julien trouva une feuille de papier très
fort, pliée en quatre. Il lut au bas de la première page : À S. S. M. le marquis de La Mole, pair de
France, chevalier des ordres du roi, etc., etc. C’était une pétition en grosse écriture
de cuisinière. « Monsieur le marquis,
» J’ai eu toute ma vie des principes religieux. J’étais, dans Lyon, exposé aux bombes,
lors du siège, en 93 d’exécrable mémoire. Je communie ; je vais tous les dimanches à
la messe en l’église paroissiale. Je n’ai jamais manqué au devoir pascal, même en
93 d’exécrable mémoire. Ma cuisinière, avant la Révolution j’avais des gens, ma
cuisinière fait maigre le vendredi. Je jouis dans Verrières d’une considération générale,
et j’ose dire méritée. Je marche sous le dais dans les processions, à côté de
M. le curé et de M. le maire. Je porte, dans les grandes occasions, un gros cierge acheté
à mes frais. De tout quoi les certificats sont à Paris au ministère des Finances.
Je demande à M. le marquis le bureau de loterie de Verrières, qui ne peut manquer d’être
bientôt vacant d’une manière ou d’une autre, le titulaire étant fort malade, et
d’ailleurs votant mal aux élections ; etc. De Cholin »
En marge de cette pétition était une apostille signée De Moirod, et qui commençait par
cette ligne : « J’ai eu l’honneur de parler yert du
bon sujet qui fait cette demande, etc. » Ainsi même cet imbécile de Cholin me montre
le chemin qu’il faut suivre, se dit Julien. Huit jours après le passage du roi de *** à
Verrières, ce qui surnageait des innombrables mensonges, sottes interprétations, discussions
ridicules, etc., etc., dont avaient été l’objet, successivement, le roi, l’évêque
d’Agde, le marquis de La Mole, les dix mille bouteilles de vin, le pauvre tombé de Moirod,
qui, dans l’espoir d’une croix, ne sortit de chez lui qu’un mois après sa chute,
ce fut l’indécence extrême d’avoir bombardé dans la garde d’honneur Julien Sorel, fils
d’un charpentier. Il fallait entendre, à ce sujet, les riches fabricants de toiles
peintes, qui, soir et matin, s’enrouaient au café, à prêcher l’égalité. Cette
femme hautaine, madame de Rênal, était l’auteur de cette abomination. La raison ? les beaux
yeux et les joues si fraîches du petit abbé Sorel la disaient de reste. Peu après le retour à Vergy, Stanislas-Xavier,
le plus jeune des enfants, prit la fièvre ; tout à coup madame de Rênal tomba dans
des remords affreux. Pour la première fois elle se reprocha son amour d’une façon
suivie ; elle sembla comprendre, comme par miracle, dans quelle faute énorme elle s’était
laissé entraîner. Quoique d’un caractère profondément religieux, jusqu’à ce moment
elle n’avait pas songé à la grandeur de son crime aux yeux de Dieu. Jadis, au couvent du Sacré-Cœur, elle avait
aimé Dieu avec passion ; elle le craignit de même en cette circonstance. Les combats
qui déchiraient son âme étaient d’autant plus affreux qu’il n’y avait rien de raisonnable
dans sa peur. Julien éprouva que le moindre raisonnement l’irritait loin de la calmer
; elle y voyait le langage de l’enfer. Cependant, comme Julien aimait beaucoup lui-même le
petit Stanislas, il était mieux venu à lui parler de sa maladie : elle prit bientôt
un caractère grave. Alors le remords continu ôta à madame de Rênal jusqu’à la faculté
de dormir ; elle ne sortait point d’un silence farouche : si elle eût ouvert la bouche,
c’eût été pour avouer son crime à Dieu et aux hommes. — Je vous en conjure, lui disait Julien,
dès qu’ils se trouvaient seuls, ne parlez à personne ; que je sois le seul confident
de vos peines. Si vous m’aimez encore, ne parlez pas : vos paroles ne peuvent ôter
la fièvre à notre Stanislas. Mais ses consolations ne produisaient aucun effet ; il ne savait
pas que madame de Rênal s’était mis dans la tête que pour apaiser la colère du Dieu
jaloux, il fallait haïr Julien ou voir mourir son fils. C’était parce qu’elle sentait
qu’elle ne pouvait haïr son amant qu’elle était si malheureuse. — Fuyez-moi, dit-elle un jour à Julien
; au nom de Dieu, quittez cette maison : c’est votre présence ici qui tue mon fils. — Dieu me punit, ajouta-t-elle à voix basse,
il est juste ; j’adore son équité ; mon crime est affreux, et je vivais sans remords
! C’était le premier signe de l’abandon de Dieu : je dois être punie doublement. Julien fut profondément touché. Il ne pouvait
voir là ni hypocrisie ni exagération. Elle croit tuer son fils en m’aimant, et cependant
la malheureuse m’aime plus que son fils. Voilà, je n’en puis douter, le remords
qui la tue ; voilà de la grandeur dans les sentiments. Mais comment ai-je pu inspirer
un tel amour, moi, si pauvre, si mal élevé, si ignorant, quelquefois si grossier dans
mes façons ! Une nuit, l’enfant fut au plus mal. Vers
les deux heures du matin, M. de Rênal vint le voir. L’enfant, dévoré par la fièvre,
était fort rouge et ne put reconnaître son père. Tout à coup madame de Rênal se jeta
aux pieds de son mari : Julien vit qu’elle allait tout dire et se perdre à jamais. Par bonheur, ce mouvement singulier importuna
M. de Rênal. — Adieu ! adieu ! dit-il en s’en allant. — Non, écoute moi, s’écria sa femme
à genoux devant lui, et cherchant à le retenir. Apprends toute la vérité. C’est moi qui
tue mon fils. Je lui ai donné la vie, et je la lui reprends. Le ciel me punit, aux
yeux de Dieu, je suis coupable de meurtre. Il faut que je me perde et m’humilie moi-même
; peut-être ce sacrifice apaisera le Seigneur. Si M. de Rênal eût été un homme d’imagination,
il savait tout. — Idées romanesques, s’écria-t-il en
éloignant sa femme qui cherchait à embrasser ses genoux. Idées romanesques que tout cela
! Julien, faites appeler le médecin à la pointe du jour. Et il retourna se coucher.
Madame de Rênal tomba à genoux, à demi évanouie, en repoussant avec un mouvement
convulsif Julien qui voulait la secourir. Julien resta étonné. Voilà donc l’adultère, se dit-il !… Serait-il
possible que ces prêtres si fourbes… eussent raison ? Eux qui commettent tant de péchés
auraient le privilège de connaître la vraie théorie du péché ? Quelle bizarrerie !… Depuis vingt minutes que M. de Rênal s’était
retiré, Julien voyait la femme qu’il aimait, la tête appuyée sur le petit lit de l’enfant,
immobile et presque sans connaissance. Voilà une femme d’un génie supérieur réduite
au comble du malheur, parce qu’elle m’a connu, se dit-il. Les heures avancent rapidement. Que puis-je
pour elle ? Il faut se décider. Il ne s’agit plus de moi ici. Que m’importent les hommes
et leurs plates simagrées ? Que puis-je pour elle ?… la quitter ? Mais je la laisse seule
en proie à la plus affreuse douleur. Cet automate de mari lui nuit plus qu’il ne
lui sert. Il lui dira quelque mot dur, à force d’être grossier ; elle peut devenir
folle, se jeter par la fenêtre. Si je la laisse, si je cesse de veiller sur
elle, elle lui avouera tout. Et que sait-on, peut-être, malgré l’héritage qu’elle
doit lui apporter, il fera une esclandre. Elle peut tout dire, grand Dieu ! à ce c…
d’abbé Maslon, qui prend prétexte de la maladie d’un enfant de six ans, pour ne
plus bouger de cette maison, et non sans dessein. Dans sa douleur et sa crainte de Dieu, elle
oublie tout ce qu’elle sait de l’homme ; elle ne voit que le prêtre. — Va-t’en, lui dit tout à coup madame
de Rênal en ouvrant les yeux. — Je donnerais mille fois ma vie, pour savoir
ce qui peut t’être le plus utile, répondit Julien : jamais je ne t’ai tant aimée,
mon cher ange, ou plutôt, de cet instant seulement, je commence à t’adorer comme
tu mérites de l’être. Que deviendrais-je loin de toi, et avec la conscience que tu
es malheureuse par moi ! Mais qu’il ne soit pas question de mes souffrances. Je partirai,
oui, mon amour. Mais, si je te quitte, si je cesse de veiller sur toi, de me trouver
sans cesse entre toi et ton mari, tu lui dis tout, tu te perds. Songe que c’est avec
ignominie qu’il te chassera de sa maison ; tout Verrières, tout Besançon, parleront
de ce scandale. On te donnera tous les torts ; jamais tu ne te relèveras de cette honte… — C’est ce que je demande, s’écria-t-elle,
en se levant debout. Je souffrirai, tant mieux. — Mais, par ce scandale abominable, tu feras
aussi son malheur à lui ! — Mais je m’humilie moi-même, je me jette
dans la fange ; et, par là peut-être, je sauve mon fils. Cette humiliation, aux yeux
de tous, c’est peut-être une pénitence publique. Autant que ma faiblesse peut en
juger, n’est-ce pas le plus grand sacrifice que je puisse faire à Dieu ?… Peut-être
daignera-t-il prendre mon humiliation et me laisser mon fils ! Indique-moi un autre sacrifice
plus pénible, et j’y cours. — Laisse-moi me punir. Moi aussi, je suis
coupable. Veux-tu que je me retire à la Trappe ? L’austérité de cette vie peut apaiser
ton Dieu… Ah ! ciel ! que ne puis-je prendre pour moi la maladie de Stanislas… — Ah ! tu l’aimes, toi, dit madame de
Rênal, en se relevant et se jetant dans ses bras. Au même instant, elle le repoussa avec horreur. — Je te crois ! je te crois, continua-t-elle,
après s’être remise à genoux ; ô mon unique ami ! ô pourquoi n’es-tu pas le
père de Stanislas ! Alors ce ne serait pas un horrible péché de t’aimer mieux que
ton fils. — Veux-tu me permettre de rester, et que
désormais je ne t’aime que comme un frère ? C’est la seule expiation raisonnable ; elle
peut apaiser la colère du Très-Haut. — Et, moi, s’écria-t-elle, en se levant
et prenant la tête de Julien entre ses deux mains, et la tenant devant ses yeux à distance,
et moi, t’aimerai-je comme un frère ? Est-il en mon pouvoir de t’aimer comme un frère
? Julien fondait en larmes. — Je t’obéirai, dit-il, en tombant à
ses pieds, je t’obéirai quoi que tu m’ordonnes ; c’est tout ce qui me reste à faire. Mon
esprit est frappé d’aveuglement ; je ne vois aucun parti à prendre. Si je te quitte,
tu dis tout à ton mari, tu te perds et lui avec. Jamais, après ce ridicule, il ne sera
nommé député. Si je reste, tu me crois la cause de la mort de ton fils, et tu meurs
de douleur. Veux-tu essayer de l’effet de mon départ ? Si tu veux, je vais me punir
de notre faute, en te quittant pour huit jours. J’irai les passer dans la retraite où tu
voudras. À l’abbaye de Bray-le-Haut, par exemple : mais jure-moi pendant mon absence
de ne rien avouer à ton mari. Songe que je ne pourrai plus revenir si tu parles. Elle promit, il partit, mais fut rappelé
au bout de deux jours. — Il m’est impossible sans toi de tenir
mon serment. Je parlerai à mon mari, si tu n’es pas là constamment pour m’ordonner
par tes regards de me taire. Chaque heure de cette vie abominable me semble durer une
journée. Enfin le ciel eut pitié de cette mère malheureuse.
Peu à peu Stanislas ne fut plus en danger. Mais la glace était brisée, sa raison avait
connu l’étendue de son péché ; elle ne put plus reprendre l’équilibre. Les remords
restèrent, et ils furent ce qu’ils devaient être dans un cœur si sincère. Sa vie fut
le ciel et l’enfer : l’enfer quand elle ne voyait pas Julien, le ciel quand elle était
à ses pieds. — Je ne me fais plus aucune illusion, lui disait-elle, même dans les
moments où elle osait se livrer à tout son amour : je suis damnée, irrémissiblement
damnée. Tu es jeune, tu as cédé à mes séductions ; mais moi je suis damnée. Je
le connais à un signe certain. J’ai peur : qui n’aurait pas peur devant la vue de
l’enfer ? Mais au fond, je ne me repens point. Je commettrais de nouveau ma faute
si elle était à commettre. Que le ciel seulement ne me punisse pas dès ce monde, et dans mes
enfants, et j’aurais plus que je ne mérite. Mais, toi, du moins, mon Julien, s’écriait-elle
dans d’autres moments, es-tu heureux ? Trouves-tu que je t’aime assez ? La méfiance et l’orgueil souffrant de Julien,
qui avaient surtout besoin d’un amour à sacrifices, ne tinrent pas devant la vue d’un
sacrifice si grand, si indubitable et fait à chaque instant. Il adorait madame de Rênal.
Elle a beau être noble, et moi le fils d’un ouvrier, elle m’aime… Je ne suis pas auprès
d’elle un valet de chambre chargé des fonctions d’amant. Cette crainte éloignée, Julien
tomba dans toutes les folies de l’amour, dans ses incertitudes mortelles. — Au moins, s’écriait-elle en voyant
ses doutes sur son amour, que je te rende bien heureux pendant le peu de jours que nous
avons à passer ensemble ! Hâtons-nous ; demain peut-être je ne serai plus à toi. Si le
ciel me frappe dans mes enfants, c’est en vain que je chercherai à ne vivre que pour
t’aimer, à ne pas voir que c’est mon crime qui les tue. Je ne pourrai survivre
à ce coup. Quand je le voudrais, je ne pourrais, je deviendrais folle. Ah ! si je pouvais prendre sur moi ton péché,
comme tu m’offrais si généreusement de prendre la fièvre ardente de Stanislas ! Cette grande crise morale changea la nature
du sentiment qui unissait Julien à sa maîtresse. Son amour ne fut plus seulement de l’admiration
pour la beauté, l’orgueil de la posséder. Leur bonheur était désormais d’une nature
bien supérieure ; la flamme qui les dévorait fut plus intense. Ils avaient des transports
pleins de folie. Leur bonheur eût paru plus grand aux yeux du monde. Mais ils ne retrouvèrent
plus la sérénité délicieuse, la félicité sans nuages, le bonheur facile des premières
époques de leurs amours, quand la seule crainte de madame de Rênal était de n’être pas
assez aimée de Julien. Leur bonheur avait quelquefois la physionomie du crime. Dans les moments les plus heureux et en apparence
les plus tranquilles : — Ah ! grand Dieu ! je vois l’enfer, s’écriait tout à
coup madame de Rênal, en serrant la main de Julien d’un mouvement convulsif. Quels
supplices horribles ! je les ai bien mérités. Elle le serrait, s’attachant à lui comme
le lierre à la muraille. Julien essayait en vain de calmer cette âme
agitée. Elle lui prenait la main, qu’elle couvrait de baisers. Puis, retombée dans
une rêverie sombre : L’enfer, disait-elle, l’enfer serait une grâce pour moi ; j’aurais
encore sur la terre quelques jours à passer avec lui, mais l’enfer dès ce monde, la
mort de mes enfants… Cependant, à ce prix, peut-être mon crime me serait pardonné…
Ah ! grand Dieu ! ne m’accordez point ma grâce à ce prix. Ces pauvres enfants ne
vous ont point offensé ; moi, moi, je suis la seule coupable : j’aime un homme qui
n’est point mon mari. Julien voyait ensuite madame de Rênal arriver
à des moments tranquilles en apparence. Elle cherchait à prendre sur elle, elle voulait
ne pas empoisonner la vie de ce qu’elle aimait. Au milieu de ces alternatives d’amour, de
remords et de plaisir, les journées passaient pour eux avec la rapidité de l’éclair.
Julien perdit l’habitude de réfléchir. Mademoiselle Élisa alla suivre un petit procès
qu’elle avait à Verrières. Elle trouva M. Valenod fort piqué contre Julien. Elle
haïssait le précepteur, et lui en parlait souvent. — Vous me perdriez, Monsieur, si je disais
la vérité !… disait-elle un jour à M. Valenod. Les maîtres sont tous d’accord
entre eux pour les choses importantes… On ne pardonne jamais certains aveux aux pauvres
domestiques… Après ces phrases d’usage, que l’impatiente
curiosité de M. Valenod trouva l’art d’abréger, il apprit les choses les plus mortifiantes
pour son amour-propre. Cette femme la plus distinguée du pays, que
pendant six ans il avait environnée de tant de soins, et malheureusement au vu et au su
de tout le monde ; cette femme si fière, dont les dédains l’avaient tant de fois
fait rougir, elle venait de prendre pour amant un petit ouvrier déguisé en précepteur.
Et afin que rien ne manquât au dépit de M. le directeur du dépôt, madame de Rênal
adorait cet amant. Et, ajoutait la femme de chambre avec un soupir, M. Julien ne s’est
point donné de peine pour faire cette conquête, il n’est point sorti pour madame de sa froideur
habituelle. Élisa n’avait eu des certitudes qu’à
la campagne, mais elle croyait que cette intrigue datait de bien plus loin. C’est sans doute
pour cela, ajouta-t-elle avec dépit, que dans le temps il a refusé de m’épouser.
Et moi, imbécile, qui allais consulter madame de Rênal ! qui la priais de parler au précepteur
! Dès le même soir M. de Rênal reçut de
la ville, avec son journal, une longue lettre anonyme qui lui apprenait dans le plus grand
détail ce qui se passait chez lui. Julien le vit pâlir en lisant cette lettre écrite
sur du papier bleuâtre, et jeter sur lui des regards méchants. De toute la soirée
le maire ne se remit point de son trouble, ce fut en vain que Julien lui fit la cour
en lui demandant des explications sur la généalogie des meilleures familles de la Bourgogne. XX Les Lettres anonymes.
Do not give dalliance Too much the rein : the strongest oaths are
straw To the fire i’ the blood.
Tempest. Comme on quittait le salon sur le minuit,
Julien eut le temps de dire à son amie : — Ne nous voyons pas ce soir, votre mari
a des soupçons ; je jurerais que cette grande lettre qu’il lisait en soupirant est une
lettre anonyme. Par bonheur Julien se fermait à clé dans
sa chambre. Madame de Rênal eut la folle idée que cet avertissement n’était qu’un
prétexte pour ne pas la voir. Elle perdit la tête absolument, et à l’heure ordinaire
vint à sa porte. Julien qui entendit du bruit dans le corridor souffla sa lampe à l’instant.
On faisait des efforts pour ouvrir sa porte ; était-ce madame de Rênal, était-ce un
mari jaloux ? Le lendemain de fort bonne heure, la cuisinière
qui protégeait Julien, lui apporta un livre sur la couverture duquel il lut ces mots écrits
en italien : Guardate alla pagina 130. Julien frémit de l’imprudence, chercha
la page 130 et y trouva attachée avec une épingle, la lettre suivante écrite à la
hâte, baignée de larmes et sans la moindre orthographe. Ordinairement madame de Rênal
la mettait fort bien, il fut touché de ce détail et oublia un peu l’imprudence effroyable. « Tu n’as pas voulu me recevoir cette nuit
? Il est des moments où je crois n’avoir jamais lu jusqu’au fond de ton âme. Tes
regards m’effrayent. J’ai peur de toi. Grand Dieu ! ne m’aurais-tu jamais aimée
? En ce cas, que mon mari découvre nos amours et qu’il m’enferme dans une éternelle
prison, à la campagne, loin de mes enfants. Peut-être Dieu le veut ainsi. Je mourrai
bientôt. Mais tu seras un monstre. » Ne m’aimes-tu pas, es-tu las de mes folies,
de mes remords, impie ? Veux-tu me perdre ? je t’en donne un moyen facile. Va, montre
cette lettre dans tout Verrières, ou plutôt montre là au seul M. Valenod. Dis-lui que
je t’aime, mais non ne prononce pas un tel blasphème ; dis-lui que je t’adore, que
la vie n’a commencé pour moi, que le jour où je t’ai vu ; que dans les moments les
plus fous de ma jeunesse, je n’avais jamais même rêvé le bonheur que je te dois ; que
je t’ai sacrifié ma vie, que je te sacrifie mon âme. Tu sais que je te sacrifie bien
plus. » Mais se connaît-il en sacrifices cet homme
? Dis-lui, dis-lui pour l’irriter, que je brave tous les méchants, et qu’il n’est
plus au monde qu’un malheur pour moi, celui de voir changer le seul homme qui me retienne
à la vie. Quel bonheur pour moi de la perdre, de l’offrir en sacrifice, et de ne plus
craindre pour mes enfants ! » N’en doute pas, cher ami, s’il y a
une lettre anonyme, elle vient de cet être odieux qui pendant six ans m’a poursuivie
de sa grosse voix, du récit de ses sauts à cheval, de sa fatuité, et de l’énumération
éternelle de tous ses avantages. » Y a-t-il une lettre anonyme ? méchant,
voilà ce que je voulais discuter avec toi ; mais non, tu as bien fait. Te serrant dans
mes bras, peut-être pour la dernière fois, jamais je n’aurais pu discuter froidement,
comme je fais étant seule. De ce moment notre bonheur ne sera plus aussi facile. Sera-ce
une contrariété pour vous ? Oui, les jours où vous n’aurez pas reçu de M. Fouqué
quelque livre amusant. Le sacrifice est fait, demain qu’il y ait ou qu’il n’y ait
pas de lettre anonyme, moi aussi je dirai à mon mari que j’ai reçu une lettre anonyme,
et qu’il faut à l’instant te faire un pont d’or, trouver quelque prétexte honnête,
et sans délai te renvoyer à tes parents. » Hélas, cher ami, nous allons être séparés
quinze jours, un mois peut-être ! Va, je te rends justice, tu souffriras autant que
moi. Mais enfin voilà le seul moyen de parer l’effet de cette lettre anonyme ; ce n’est
pas la première que mon mari ait reçue, et sur mon compte encore. Hélas ! combien
j’en riais ! » Tout le but de ma conduite, c’est de
faire penser à mon mari que la lettre vient de M. Valenod ; je ne doute pas qu’il n’en
soit l’auteur. Si tu quittes la maison, ne manque pas d’aller t’établir à Verrières.
Je ferai en sorte que mon mari ait l’idée d’y passer quinze jours, pour prouver aux
sots qu’il n’y a pas de froid entre lui et moi. Une fois à Verrières, lie-toi d’amitié
avec tout le monde, même avec les libéraux. Je sais que toutes ces dames te rechercheront. » Ne va pas te fâcher avec M. Valenod, ni
lui couper les oreilles, comme tu disais un jour ; fais-lui au contraire toutes tes bonnes
grâces. L’essentiel est que l’on croie à Verrières que tu vas entrer chez le Valenod,
ou chez tout autre, pour l’éducation des enfants. » Voilà ce que mon mari ne souffrira jamais.
Dût-il s’y résoudre, eh bien ! au moins tu habiteras Verrières, et je te verrai quelquefois.
Mes enfants qui t’aiment tant iront te voir. Grand Dieu ! je sens que j’aime mieux mes
enfants, parce qu’ils t’aiment. Quel remords ! comment tout ceci finira-t-il ?… Je m’égare…
Enfin tu comprends ta conduite ; sois doux, poli, point méprisant avec ces grossiers
personnages, je te le demande à genoux : ils vont être les arbitres de notre sort. Ne
doute pas un instant que mon mari ne se conforme à ton égard à ce que lui prescrira l’opinion
publique. » C’est toi qui vas me fournir la lettre
anonyme ; arme-toi de patience et d’une paire de ciseaux. Coupe dans un livre les
mots que tu vas voir ; colle-les ensuite, avec de la colle à bouche, sur la feuille
de papier bleuâtre que je t’envoie ; elle me vient de M. Valenod. Attends-toi à une
perquisition chez toi ; brûle les pages du livre que tu auras mutilé. Si tu ne trouves
pas les mots tout faits, aie la patience de les former lettre à lettre. Pour épargner
ta peine, j’ai fait la lettre anonyme trop courte. Hélas ! si tu ne m’aimes plus,
comme je le crains, que la mienne doit te sembler longue !
LETTRE ANONYME « Madame,
» Toutes vos petites menées sont connues ; mais les personnes qui ont intérêt à
les réprimer sont averties. Par un reste d’amitié pour vous, je vous engage à vous
détacher totalement du petit paysan. Si vous êtes assez sage pour cela, votre mari croira
que l’avis qu’il a reçu le trompe, et on lui laissera son erreur. Songez que j’ai
votre secret ; tremblez, malheureuse ; il faut à cette heure marcher droit devant moi. » Dès que tu auras fini de coller les mots
qui composent cette lettre (y as-tu reconnu les façons de parler du directeur ?), sors
dans la maison, je te rencontrerai. » J’irai dans le village, et reviendrai
avec un visage troublé ; je le serai en effet beaucoup. Grand Dieu ! qu’est-ce que je
hasarde, et tout cela parce que tu as cru deviner une lettre anonyme. Enfin, avec un
visage renversé, je donnerai à mon mari cette lettre qu’un inconnu m’aura remise.
Toi, va te promener sur le chemin des grands bois avec les enfants, et ne reviens qu’à
l’heure du dîner. » Du haut des rochers, tu peux voir la tour
du colombier. Si nos affaires vont bien, j’y placerai un mouchoir blanc ; dans le cas contraire,
il n’y aura rien. » Ton cœur, ingrat, ne te fera-t-il pas
trouver le moyen de me dire que tu m’aimes, avant de partir pour cette promenade ? Quoi
qu’il puisse arriver, sois sûr d’une chose : je ne survivrais pas d’un jour à
notre séparation définitive. Ah, mauvaise mère ! Ce sont deux mots vains que je viens
d’écrire là, cher Julien. Je ne les sens pas ; je ne puis songer qu’à toi en ce
moment, je ne les ai écrits que pour ne pas être blâmée de toi. Maintenant que je me
vois au moment de te perdre, à quoi bon dissimuler ? Oui ! que mon âme te semble atroce, mais
que je ne mente pas devant l’homme que j’adore ! Je n’ai déjà que trop trompé en ma
vie. Va, je te pardonne si tu ne m’aimes plus. Je n’ai pas le temps de relire ma
lettre. C’est peu de chose à mes yeux que de payer de la vie les jours heureux que je
viens de passer dans tes bras. Tu sais qu’ils me coûteront davantage. » XXI Dialogue avec un Maître.
Alas, our frailty is the cause, not we : For such as we are made of, such we be.
Tweleth Night. Ce fut avec un plaisir d’enfant que, pendant
une heure, Julien assembla des mots. Comme il sortait de sa chambre, il rencontra ses
élèves et leur mère ; elle prit la lettre avec une simplicité et un courage dont le
calme l’effraya. — La colle à bouche est-elle assez séchée
? lui dit-elle. Est-ce là cette femme que le remords rendait
si folle ? pensa-t-il. Quels sont ses projets en ce moment ? Il était trop fier pour le
lui demander ; mais, jamais peut-être, elle ne lui avait plu davantage. — Si ceci tourne mal, ajouta-t-elle, avec
le même sang-froid, on m’ôtera tout. Enterrez ce dépôt dans quelque endroit de la montagne
; ce sera peut-être un jour ma seule ressource. Elle lui remit un étui à verre, en maroquin
rouge, rempli d’or et de quelques diamants. — Partez maintenant, lui dit-elle. Elle embrassa les enfants, et deux fois le
plus jeune. Julien restait immobile. Elle le quitta d’un pas rapide et sans le regarder. Depuis l’instant qu’il avait ouvert la
lettre anonyme, l’existence de M. de Rênal avait été affreuse. Il n’avait pas été
aussi agité depuis un duel qu’il avait failli avoir en 1816, et, pour lui rendre
justice, alors la perspective de recevoir une balle l’avait rendu moins malheureux.
Il examinait la lettre dans tous les sens : N’est-ce pas là une écriture de femme
? se disait-il. En ce cas, quelle femme l’a écrite ? Il passait en revue toutes celles
qu’il connaissait à Verrières, sans pouvoir fixer ses soupçons. Un homme aurait-il dicté
cette lettre ? quel est cet homme ? Ici pareille incertitude ; il était jalousé et sans doute
haï de la plupart de ceux qu’il connaissait. Il faut consulter ma femme, se dit-il par
habitude, en se levant du fauteuil où il était abîmé. À peine levé, grand Dieu ! dit-il, en se
frappant la tête, c’est d’elle surtout qu’il faut que je me méfie ; elle est mon
ennemie en ce moment. Et, de colère, les larmes lui vinrent aux yeux. Par une juste compensation de la sécheresse
de cœur qui fait toute la sagesse pratique de la province, les deux hommes que dans ce
moment M. de Rênal redoutait le plus, étaient ses deux amis les plus intimes. Après ceux-là, j’ai dix amis peut-être,
et il les passa en revue estimant à mesure le degré de consolation qu’il pourrait
tirer de chacun. À tous ! à tous, s’écria-t-il avec rage, mon affreuse aventure fera le plus
extrême plaisir. Par bonheur, il se croyait fort envié, non sans raison. Outre sa superbe
maison de la ville, que le roi de *** venait d’honorer à jamais en y couchant, il avait
fort bien arrangé son château de Vergy. La façade était peinte en blanc, et les
fenêtres garnies de beaux volets verts. Il fut un instant consolé par l’idée de cette
magnificence. Le fait est que ce château était aperçu de trois ou quatre lieues de
distance, au grand détriment de toutes les maisons de campagne ou soi-disant châteaux
du voisinage, auxquels on avait laissé l’humble couleur grise donnée par le temps. M. de Rênal pouvait compter sur les larmes
et la pitié d’un de ses amis le marguillier de la paroisse ; mais c’était un imbécile
qui pleurait de tout. Cet homme était cependant sa seule ressource. Quel malheur est comparable au mien ! s’écria-t-il
avec rage, quel isolement ! Est-il possible, se disait cet homme vraiment
à plaindre, est-il possible que, dans mon infortune, je n’aie pas un ami à qui demander
conseil, car ma raison s’égare, je le sens ! Ah ! Falcoz ! Ah ! Ducros ! s’écria-t-il
avec amertume. C’étaient les noms de deux amis d’enfance qu’il avait éloignés
par ses hauteurs en 1814. Ils n’étaient pas nobles, et il avait voulu changer le ton
d’égalité sur lequel ils vivaient depuis l’enfance. L’un d’eux, Falcoz, homme d’esprit et
de cœur, marchand de papiers à Verrières, avait acheté une imprimerie dans le chef-lieu
du département, et entrepris un journal. La congrégation avait résolu de le ruiner
: son journal avait été condamné, son brevet d’imprimeur lui avait été retiré. Dans
ces tristes circonstances, il essaya d’écrire à M. de Rênal pour la première fois depuis
dix ans. Le maire de Verrières crut devoir répondre en vieux Romain : « Si le ministre
du roi me faisait l’honneur de me consulter, je lui dirais : Ruinez sans pitié tous les
imprimeurs de province et mettez l’imprimerie en monopole comme le tabac. » Cette lettre
à un ami intime, que tout Verrières admira dans le temps, M. de Rênal s’en rappelait
les termes avec horreur. Qui m’eût dit qu’avec mon rang, ma fortune, mes croix,
je le regretterais un jour ? Ce fut dans ces transports de colère, tantôt contre lui-même,
tantôt contre tout ce qui l’entourait, qu’il passa une nuit affreuse ; mais par
bonheur il n’eut pas l’idée d’épier sa femme. Je suis accoutumé à Louise, se disait-il,
elle sait toutes mes affaires ; je serais libre de me marier demain que je ne trouverais
pas à la remplacer. Alors il se complaisait dans l’idée que sa femme était innocente
; cette façon de voir ne le mettait pas dans la nécessité de montrer du caractère, et
l’arrangeait bien mieux ; combien de femmes calomniées n’a-t-on pas vues ! Mais quoi ! s’écriait-il tout à coup en
marchant d’un pas convulsif ; souffrirai-je comme si j’étais un homme de rien, un va-nu-pieds,
qu’elle se moque de moi avec son amant ! Faudra-t-il que tout Verrières fasse des gorges chaudes
sur ma débonnaireté ? Que n’a-t-on pas dit de Charmier (c’était un mari, notoirement
trompé du pays) ? Quand on le nomme, le sourire n’est-il pas sur toutes les lèvres ? Il
est bon avocat, qui est-ce qui parle jamais de son talent pour la parole ? Ah, Charmier,
dit-on ! le Charmier de Bernard, on le désigne ainsi par le nom de l’homme qui fait son
opprobre. Grâce au ciel, disait M. de Rênal dans d’autres
moments, je n’ai point de fille, et la façon dont je vais punir la mère ne nuira point
à l’établissement de mes enfants ; je puis surprendre ce petit paysan avec ma femme
et les tuer tous les deux ; dans ce cas, le tragique de l’aventure en ôtera peut-être
le ridicule. Cette idée lui sourit ; il la suivit dans tous ses détails. Le code pénal
est pour moi, et, quoi qu’il arrive, notre congrégation et mes amis du jury me sauveront.
Il examina son couteau de chasse qui était fort tranchant ; mais l’idée du sang lui
fit peur. Je puis rouer de coups ce précepteur insolent
et le chasser ; mais quel éclat dans Verrières et même dans tout le département ! Après
la condamnation du journal de Falcoz, quand son rédacteur en chef sortit de prison, je
contribuai à lui faire perdre sa place de six cents francs. On dit que cet écrivailleur
ose se remontrer dans Besançon, il peut me tympaniser avec adresse et de façon à ce
qu’il soit impossible de l’amener devant les tribunaux. L’amener devant les tribunaux…
L’insolent insinuera de mille façons qu’il a dit vrai. Un homme bien né qui tient son
rang comme moi est haï de tous les plébéiens. Je me verrai dans ces affreux journaux de
Paris ; ô mon Dieu ! quel abîme ! voir l’antique nom de Rênal plongé dans la fange du ridicule…
Si je voyage jamais, il faudra changer de nom ; quoi ! quitter ce nom qui fait ma gloire
et ma force. Quel comble de misère ! Si je ne tue pas ma femme, et que je la chasse
avec ignominie, elle a sa tante à Besançon ; qui lui donnera de la main à la main toute
sa fortune. Ma femme ira vivre à Paris avec Julien ; on le saura à Verrières, et je
serai encore pris pour dupe. Cet homme malheureux s’aperçut alors à la pâleur de sa lampe
que le jour commençait à paraître. Il alla chercher un peu d’air frais au jardin. En
ce moment il était presque résolu à ne point faire d’éclat par cette idée surtout
qu’un éclat comblerait de joie ses bons amis de Verrières. La promenade au jardin le calma un peu. Non,
s’écria-t-il, je ne me priverai point de ma femme, elle m’est trop utile. Il se figura
avec horreur ce que serait sa maison sans sa femme ; il n’avait pour toute parente
que la marquise de R…, vieille, imbécile et méchante. Une idée d’un grand sens lui apparut, mais
l’exécution demandait une force de caractère bien supérieure au peu que le pauvre homme
en avait. Si je garde ma femme, se dit-il, je me connais, un jour, dans un moment où
elle m’impatientera, je lui reprocherai sa faute. Elle est fière, nous nous brouillerons,
et tout cela arrivera avant qu’elle n’ait hérité de sa tante. Alors, comme on se moquera
de moi ! ma femme aime ses enfants, tout finira par leur revenir. Mais moi je serai la fable
de Verrières. Quoi, diront-ils, il n’a pas su même se venger de sa femme ! Ne vaudrait-il
pas mieux m’en tenir aux soupçons et ne rien verifier ? Alors je me lie les mains,
je ne puis par la suite lui rien reprocher. Un instant après, M. de Rênal repris par
la vanité blessée se rappelait laborieusement tous les moyens cités au billard du Casino
ou Cercle noble de Verrières, quand quelque beau parleur interrompt la poule pour s’égayer
aux dépens d’un mari trompé. Combien, en cet instant, ces plaisanteries lui paraissaient
cruelles ! Dieu ! que ma femme n’est-elle morte ! alors
je serais inattaquable au ridicule. Que ne suis-je veuf ! j’irais passer six mois à
Paris dans les meilleures sociétés. Après ce moment de bonheur donné par l’idée
du veuvage, son imagination en revint aux moyens de s’assurer de la vérité. Répandrait-il
à minuit, après que tout le monde serait couché, une légère couche de son devant
la porte de la chambre de Julien : le lendemain matin, au jour, il verrait l’impression
des pas ? Mais ce moyen ne vaut rien, s’écria-t-il
tout à coup avec rage, cette coquine d’Élisa s’en apercevrait, et l’on saurait bientôt
dans la maison que je suis jaloux. Dans un autre conte fait au Casino, un mari
s’était assuré de sa mésaventure en attachant avec un peu de cire un cheveu qui fermait
comme un scellé la porte de sa femme et celle du galant. Après tant d’heures d’incertitudes, ce
moyen d’éclaircir son sort lui semblait décidément le meilleur, et il songeait à
s’en servir, lorsqu’au détour d’une allée il rencontra cette femme qu’il eût
voulu voir morte. Elle revenait du village. Elle était allée
entendre la messe dans l’église de Vergy. Une tradition fort incertaine aux yeux du
froid philosophe, mais à laquelle elle ajoutait foi, prétend que la petite église dont on
se sert aujourd’hui était la chapelle du château du sire de Vergy. Cette idée obséda
madame de Rênal tout le temps qu’elle comptait passer à prier dans cette église. Elle se
figurait sans cesse son mari tuant Julien à la chasse, comme par accident, et ensuite
le soir lui faisant manger son cœur. Mon sort, se dit-elle, dépend de ce qu’il
va penser en m’écoutant. Après ce quart d’heure fatal, peut-être ne trouverai-je
plus l’occasion de lui parler. Ce n’est pas un être sage et dirigé par la raison.
Je pourrais alors à l’aide de ma faible raison prévoir ce qu’il fera ou dira. Lui
décidera notre sort commun, il en a le pouvoir. Mais ce sort est dans mon habileté, dans
l’art de diriger les idées de ce fantasque, que sa colère rend aveugle, et empêche de
voir la moitié des choses. Grand Dieu ! il me faut du talent, du sang-froid, où les
prendre ? Elle retrouva le calme comme par enchantement
en entrant au jardin et voyant de loin son mari. Ses cheveux et ses habits en désordre
annonçaient qu’il n’avait pas dormi. Elle lui remit une lettre décachetée mais
repliée. Lui, sans l’ouvrir, regardait sa femme avec des yeux fous. — Voici une abomination, lui dit-elle, qu’un
homme de mauvaise mine, qui prétend vous connaître et vous devoir de la reconnaissance,
m’a remise comme je passais derrière le jardin du notaire. J’exige une chose de
vous, c’est que vous renvoyiez à ses parents, et sans délai, ce M. Julien. Madame de Rênal
se hâta de dire ce mot, peut-être un peu avant le moment, pour se débarrasser de l’affreuse
perspective d’avoir à le dire. Elle fut saisie de joie en voyant celle qu’elle
causait à son mari. À la fixité du regard qu’il attachait sur elle, elle comprit que
Julien avait deviné juste. Au lieu de s’affliger de ce malheur fort réel, quel génie, pensa-t-elle,
quel tact parfait ! et dans un jeune homme encore sans aucune expérience ? À quoi n’arrivera-t-il
pas par la suite ? Hélas ! alors ses succès feront qu’il m’oubliera. Ce petit acte d’admiration pour l’homme
qu’elle adorait la remit tout à fait de son trouble. Elle s’applaudit de sa démarche. Je n’ai
pas été indigne de Julien, se dit-elle, avec une douce et intime volupté. Sans dire un mot, de peur de s’engager,
M. de Rênal examinait la seconde lettre anonyme composée, si le lecteur s’en souvient,
de mots imprimés collés sur un papier tirant sur le bleu. On se moque de moi de toutes
les façons, se disait M. de Rênal accablé de fatigue. Encore de nouvelles insultes à examiner,
et toujours à cause de ma femme ! Il fut sur le point de l’accabler des injures les
plus grossières ; la perspective de l’héritage de Besançon l’arrêta à grand’peine.
Dévoré du besoin de s’en prendre à quelque chose, il chiffonna le papier de cette seconde
lettre anonyme, et se mit à se promener à grands pas, il avait besoin de s’éloigner
de sa femme. Quelques instants après, il revint auprès d’elle, et plus tranquille. — Il s’agit de prendre un parti, et de
renvoyer Julien, lui dit-elle aussitôt ; ce n’est après tout que le fils d’un ouvrier.
Vous le dédommagerez par quelques écus, et d’ailleurs il est savant et trouvera
facilement à se placer, par exemple chez M. Valenod ou chez le sous-préfet de Maugiron
qui ont des enfants. Ainsi vous ne lui ferez point de tort… — Vous parlez là comme une sotte que vous
êtes, s’écria M. de Rênal d’une voix terrible, quel bon sens peut-on espérer d’une
femme ? Jamais vous ne prêtez attention à ce qui est raisonnable ; comment sauriez-vous
quelque chose ? votre nonchalance, votre paresse, ne vous donnent d’activité que pour la
chasse aux papillons, êtres faibles, et que nous sommes malheureux d’avoir dans nos
familles !… Madame de Rênal le laissait dire, et il dit
longtemps ; il passait sa colère, c’est le mot du pays. Monsieur, lui répondit-elle enfin, je parle
comme une femme outragée dans son honneur, c’est-à-dire dans ce qu’elle a de plus
précieux. Madame de Rênal eut un sang-froid inaltérable
pendant toute cette pénible conversation, de laquelle dépendait la possibilité de
vivre encore sous le même toit avec Julien. Elle cherchait les idées qu’elle croyait
les plus propres à guider la colère aveugle de son mari. Elle avait été insensible à
toutes les réflexions injurieuses qu’il lui avait adressées, elle ne les écoutait
pas, elle songeait alors à Julien. Sera-t-il content de moi ? — Ce petit paysan que nous avons comblé
de prévenances et même de cadeaux, peut être innocent, lui dit-elle enfin, mais il
n’en est pas moins l’occasion du premier affront que je reçois… Monsieur ! quand
j’ai lu ce papier abominable, je me suis promis que lui ou moi sortirions de votre
maison. — Voulez-vous faire une esclandre pour me
déshonorer et vous aussi ? Vous faites bouillir du lait à bien des gens dans Verrières. — Il est vrai, on envie généralement l’état
de prospérité où la sagesse de votre administration a su placer vous, votre famille et la ville…
Eh bien ! je vais engager Julien à vous demander un congé pour aller passer un mois chez ce
marchand de bois de la montagne, digne ami de ce petit ouvrier. — Gardez-vous d’agir, reprit M. de Rênal
avec assez de tranquillité. Ce que j’exige avant tout, c’est que vous ne lui parliez
pas. Vous y mettriez de la colère, et me brouilleriez avec lui, vous savez combien
ce petit monsieur est sur l’œil. — Ce jeune homme n’a point de tact, reprit
madame de Rênal, il peut être savant, vous vous y connaissez, mais ce n’est au fond
qu’un véritable paysan. Pour moi, je n’en ai jamais eu bonne idée depuis qu’il a
refusé d’épouser Élisa ; c’était une fortune assurée, et cela sous prétexte que
quelquefois, en secret, elle fait des visites à M. Valenod. — Ah ! dit M. de Rênal, élevant le sourcil
d’une façon démesurée, quoi, Julien vous a dit cela ? — Non, pas précisément ; il m’a toujours
parlé de la vocation qui l’appelle au saint ministère ; mais, croyez-moi, la première
vocation pour ces petites gens, c’est d’avoir du pain. Il me faisait assez entendre qu’il
n’ignorait pas ces visites secrètes. — Et moi, moi, je les ignorais ! s’écria
M. de Rênal reprenant toute sa fureur, et pesant sur les mots. Il se passe chez moi
des choses que j’ignore… Comment ! il y a eu quelque chose entre Élisa et Valenod
? — Hé ! c’est de l’histoire ancienne,
mon cher ami, dit madame de Rênal en riant, et peut-être il ne s’est point passé de
mal. C’était dans le temps que votre bon ami Valenod n’aurait pas été fâché que
l’on pensât dans Verrières qu’il s’établissait entre lui et moi un petit amour tout platonique. — J’ai eu cette idée une fois, s’écria
M. de Rênal se frappant la tête avec fureur, et marchant de découvertes en découvertes,
et vous ne m’en avez rien dit ? — Fallait-il brouiller deux amis pour une
petite bouffée de vanité de notre chez directeur ? Où est la femme de la société à laquelle
il n’a pas adressé quelques lettres extrêmement spirituelles et même un peu galantes ? — Il vous aurait écrit ? — Il écrit beaucoup. — Montrez-moi ces lettres, à l’instant,
je l’ordonne ; et M. de Rênal se grandit de six pieds. — Je m’en garderai bien, lui répondit-on
avec une douceur qui allait presque jusqu’à la nonchalance, je vous les montrerai un jour
quand vous serez plus sage. — À l’instant même, morbleu ! s’écria
M. de Rênal ivre de colère, et cependant plus heureux qu’il ne l’avait été depuis
douze heures. — Me jurez-vous, dit madame de Rênal fort
gravement, de n’avoir jamais de querelle avec le directeur du dépôt au sujet de ces
lettres ? — Querelle ou non, je puis lui ôter les
enfants trouvés ; mais, continua-t-il avec fureur, je veux ces lettres à l’instant
; où sont-elles ? — Dans un tiroir de mon secrétaire ; mais
certes, je ne vous en donnerai pas la clef. — Je saurai le briser, s’écria-t-il,
en courant vers la chambre de sa femme. Il brisa, en effet, avec un pal de fer un
précieux secrétaire d’acajou ronceux venu de Paris, qu’il frottait souvent avec le
pan de son habit, quand il croyait y apercevoir quelque tache. Madame de Rênal avait monté en courant les
cent vingt marches du colombier ; elle attachait le coin d’un mouchoir blanc à l’un des
barreaux de fer de la petite fenêtre. Elle était la plus heureuse des femmes. Les larmes
aux yeux, elle regardait vers les grand bois de la montagne. Sans doute, se disait-elle,
de dessous un de ces hêtres touffus, Julien épie ce signal heureux. Longtemps elle prêta
l’oreille, ensuite elle maudit le bruit monotone des cigales et le chant des oiseaux.
Sans ce bruit importun, un cri de joie, parti des grandes roches, aurait pu arriver jusqu’ici.
Son œil avide dévorait cette pente immense de verdure sombre et unie comme un pré, que
forme le sommet des arbres. Comment n’a-t-il pas l’esprit, se dit-elle tout attendrie,
d’inventer quelque signal pour me dire que son bonheur est égal au mien ? Elle ne descendit
du colombier, que quand elle eut peur que son mari ne vînt l’y chercher. Elle le trouva furieux. Il parcourait les
phrases anodines de M. Valenod, peu accoutumées à être lues avec tant d’émotion. Saisissant un moment où les exclamations
de son mari lui laissaient la possibilité de se faire entendre : — J’en reviens toujours à mon idée,
dit madame de Rênal, il convient que Julien fasse un voyage. Quelque talent qu’il ait
pour le latin, ce n’est après tout qu’un paysan souvent grossier et manquant de tact
; chaque jour, croyant être poli, il m’adresse des compliments exagérés et de mauvais goût,
qu’il apprend par cœur dans quelque roman… — Il n’en lit jamais, s’écria M. de
Rênal ; je m’en suis assuré. Croyez-vous que je sois un maître de maison aveugle et
qui ignore ce qui se passe chez lui ? — Eh bien ! s’il ne lit nulle part ces
compliments ridicules, il les invente, et c’est encore tant pis pour lui. Il aura
parlé de moi sur ce ton dans Verrières ; … et, sans aller si loin, dit madame de Rênal,
avec l’air de faire une découverte, il aura parlé ainsi devant Élisa, c’est à
peu près comme s’il eût parlé devant M. Valenod. — Ah ! s’écria M. de Rênal en ébranlant
la table et l’appartement par un des plus grands coups de poing qui aient jamais été
donnés, la lettre anonyme imprimée et les lettres du Valenod sont écrites sur le même
papier. Enfin !… pensa madame de Rênal ; elle se
montra atterrée de cette découverte, et sans avoir le courage d’ajouter un seul
mot alla s’asseoir au loin sur le divan, au fond du salon. La bataille était désormais gagnée ; elle
eut beaucoup à faire pour empêcher M. de Rênal d’aller parler à l’auteur supposé
de la lettre anonyme. — Comment ne sentez-vous pas que faire une
scène sans preuves suffisantes, à M. Valenod, est la plus insigne des maladresses ? Vous
êtes envié, monsieur, à qui la faute ? à vos talents : votre sage administration, vos
bâtisses pleines de goût, la dot que je vous ai apportée, et surtout l’héritage
considérable que nous pouvons espérer de ma bonne tante, héritage dont on s’exagère
infiniment l’importance, ont fait de vous le premier personnage de Verrières. — Vous oubliez la naissance, dit M. de Rênal,
en souriant un peu. — Vous êtes l’un des gentilshommes les
plus distingués de la province, reprit avec empressement madame de Rênal ; si le roi
était libre et pouvait rendre justice à la naissance, vous figureriez sans doute à
la Chambre des pairs, etc. Et c’est dans cette position magnifique que vous voulez
donner à l’envie un fait à commenter ? Parler à M. Valenod de sa lettre anonyme,
c’est proclamer dans tout Verrières, que dis-je, dans Besançon, dans toute la province,
que ce petit bourgeois, admis imprudemment peut-être à l’intimité d’un Rênal,
a trouvé le moyen de l’offenser. Quand ces lettres que vous venez de surprendre prouveraient
que j’ai répondu à l’amour de M. Valenod, vous devriez me tuer, je l’aurais mérité
cent fois, mais non pas lui témoigner de la colère. Songez que tous vos voisins n’attendent
qu’un prétexte pour se venger de votre supériorité ; songez qu’en 1816 vous avez
contribué à certaines arrestations. Cet homme réfugié sur son toit… — Je songe que vous n’avez ni égards,
ni amitié pour moi, s’écria M. de Rênal, avec toute l’amertume que réveillait un
tel souvenir, et je n’ai pas été pair !… — Je pense, mon ami, reprit en souriant
madame de Rênal, que je serai plus riche que vous, que je suis votre compagne depuis
douze ans, et qu’à tous ces titres, je dois avoir voix au chapitre, et surtout dans
l’affaire d’aujourd’hui. Si vous me préférez un M. Julien, ajouta-t-elle avec
un dépit mal déguisé, je suis prête à aller passer un hiver chez ma tante. Ce mot fut dit avec bonheur. Il y avait une
fermeté qui cherche à s’environner de politesse ; il décida M. de Rênal. Mais,
suivant l’habitude de la province, il parla encore pendant longtemps, revint sur tous
les arguments, sa femme le laissait dire, il y avait encore de la colère dans son accent.
Enfin deux heures de bavardage inutile épuisèrent les forces d’un homme qui avait subi un
accès de colère de toute une nuit. Il fixa la ligne de conduite qu’il allait suivre
envers M. Valenod, Julien et même Élisa. Une ou deux fois, durant cette grande scène,
madame de Rênal fut sur le point d’éprouver quelque sympathie pour le malheur fort réel
de cet homme qui pendant douze ans avait été son ami. Mais les vraies passions sont égoïstes.
D’ailleurs elle attendait à chaque instant l’aveu de la lettre anonyme qu’il avait
reçue la veille, et cet aveu ne vint point. Il manquait à la sûreté de madame de Rênal
de connaître les idées qu’on avait pu suggérer à l’homme duquel son sort dépendait.
Car, en province, les maris sont maîtres de l’opinion. Un mari qui se plaint se couvre
de ridicule, chose tous les jours moins dangereuse en France ; mais sa femme, s’il ne lui donne
pas d’argent, tombe à l’état d’ouvrière à quinze sols par journée ; et encore les
bonnes âmes se font-elles un scrupule de l’employer. Une odalisque du sérail peut à toute force
aimer le sultan ; il est tout-puissant, elle n’a aucun espoir de lui dérober son autorité
par une suite de petites finesses. La vengence du maître est terrible, sanglante, mais militaire,
généreuse, un coup de poignard finit tout. C’est à coups de mépris public qu’un
mari tue sa femme au xixe siècle ; c’est en lui fermant tous les salons. Le sentiment du danger fut vivement réveillé
chez madame de Rênal, à son retour chez elle ; elle fut choquée du désordre où
elle trouva sa chambre. Les serrures de tous ses jolis petits coffres avaient été brisées
; plusieurs feuilles du parquet étaient soulevées. Il eût été sans pitié pour moi ! se dit-elle.
Gâter ainsi ce parquet en bois de couleur, qu’il aime tant ; quand un de ses enfants
y entre avec des souliers humides, il devient rouge de colère. Le voilà gâté à jamais
! La vue de cette violence éloigna rapidement les derniers reproches qu’elle se faisait
pour sa trop rapide victoire. Un peu avant la cloche du dîner, Julien rentra
avec les enfants. Au dessert, quand les domestiques se furent retirés, madame de Rênal lui dit
fort sèchement : — Vous m’avez témoigné le désir d’aller
passer une quinzaine de jours à Verrières, M. de Rênal veut bien vous accorder un congé.
Vous pouvez partir quand bon vous semblera. Mais, pour que les enfants ne perdent pas
leur temps, chaque jour on vous enverra leurs thèmes, que vous corrigerez. — Certainement, ajouta M. de Rênal, d’un
ton fort aigre, je ne vous accorderai pas plus d’une semaine. Julien trouva sur sa physionomie l’inquiétude
d’un homme profondément tourmenté. Il ne s’est pas encore arrêté à un parti,
dit-il à son amie, pendant un instant de solitude qu’ils eurent au salon. Madame de Rênal lui conta rapidement tout
ce qu’elle avait fait depuis le matin. — À cette nuit les détails, ajouta-t-elle
en riant. Perversité de femme ! pensa Julien. Quel
plaisir, quel instinct les porte à nous tromper. — Je vous trouve à la fois éclairée et
aveuglée par votre amour, lui dit-il avec quelque froideur ; votre conduite d’aujourd’hui
est admirable ; mais y a-t-il de la prudence à essayer de nous voir ce soir ? Cette maison
est pavée d’ennemis ; songez à la haine passionnée qu’Élisa a pour moi. — Cette haine ressemble beaucoup à de l’indifférence
passionnée que vous auriez pour moi. — Même indifférent, je dois vous sauver
d’un péril où je vous ai plongée. Si le hasard veut que M. de Rênal parle à Élisa,
d’un mot elle peut tout lui apprendre. Pourquoi ne se cacherait-il pas près de ma chambre,
bien armé… — Quoi ! pas même du courage ! dit madame
de Rênal, avec toute la hauteur d’une fille noble. — Je ne m’abaisserai jamais à parler
de mon courage, dit froidement Julien, c’est une bassesse. Que le monde juge sur les faits.
Mais, ajouta-t-il, en lui prenant la main, vous ne concevez pas combien je vous suis
attaché, et quelle est ma joie de pouvoir prendre congé de vous avant cette cruelle
absence. XXII Façons d’agir en 1830.
La parole a été donnée à l’homme pour cacher sa pensée.
R. P. Malagrida. À peine arrivé à Verrières, Julien se
reprocha son injustice envers madame de Rênal. Je l’aurais méprisée comme une femmelette,
si, par faiblesse, elle avait manqué sa scène avec M. de Rênal ! Elle s’en tire comme
un diplomate, et je sympathise avec le vaincu qui est mon ennemi. Il y a dans mon fait petitesse
bourgeoise ; ma vanité est choquée, parce que M. de Rênal est un homme ! illustre et
vaste corporation à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir ; je ne suis qu’un sot. M. Chélan avait refusé les logements que
les libéraux les plus considérés du pays lui avaient offerts à l’envi, lorsque sa
destitution le chassa du presbytère. Les deux chambres qu’il avait louées étaient
encombrées par ses livres. Julien, voulant montrer à Verrières ce que c’était qu’un
prêtre, alla prendre chez son père une douzaine de planches de sapin, qu’il porta lui-même
sur le dos tout le long de la grande rue. Il emprunta des outils à un ancien camarade,
et eut bientôt bâti une sorte de bibliothèque, dans laquelle il rangea les livres de M. Chélan. — Je te croyais corrompu par la vanité
du monde, lui disait le vieillard pleurant de joie ; voilà qui rachète bien l’enfantillage
de ce brillant uniforme de garde d’honneur qui t’a fait tant d’ennemis. M. de Rênal avait ordonné à Julien de loger
chez lui. Personne ne soupçonna ce qui s’était passé. Le troisième jour après son arrivée,
Julien vit monter jusque dans sa chambre un non-moindre personnage que M. le sous-préfet
de Maugiron. Ce ne fut qu’après deux grandes heures de bavardage insipide et de grandes
jérémiades sur la méchanceté des hommes, sur le peu de probité des gens chargés de
l’administration des deniers publics, sur les dangers de cette pauvre France, etc.,
etc., que Julien vit poindre enfin le sujet de la visite. On était déjà sur le palier
de l’escalier, et le pauvre précepteur à demi disgracié reconduisait avec le respect
convenable le futur préfet de quelque heureux département, quand il plut à celui-ci de
s’occuper de la fortune de Julien, de louer sa modération en affaires d’intérêt,
etc., etc. Enfin M. de Maugiron le serrant dans ses bras de l’air le plus paterne,
lui proposa de quitter M. de Rênal et d’entrer chez un fonctionnaire qui avait des enfants
à éduquer, et qui, comme le roi Philippe, remercierait le ciel, non pas tant de les
lui avoir donnés que de les avoir fait naître dans le voisinage de M. Julien. Leur précepteur
jouirait de huit cents francs d’appointements payables non pas de mois en mois, ce qui n’est
pas noble, dit M. de Maugiron, mais par quartier, et toujours d’avance. C’était le tour de Julien, qui, depuis
une heure et demie, attendait la parole avec ennui. Sa réponse fut parfaite, et surtout
longue comme un mandement ; elle laissait tout entendre, et cependant ne disait rien
nettement. On y eût trouvé à la fois du respect pour M. de Rênal, de la vénération
pour le public de Verrières et de la reconnaissance pour l’illustre sous-préfet. Ce sous-préfet
étonné de trouver plus jésuite que lui essaya vainement d’obtenir quelque chose
de précis. Julien, enchanté, saisit l’occasion de s’exercer, et recommença sa réponse
en d’autres termes. Jamais ministre éloquent, qui veut user la fin d’une séance où la
Chambre a l’air de vouloir se réveiller, n’a moins dit en plus de paroles. À peine
M. de Maugiron sorti, Julien se mit à rire comme un fou. Pour profiter de sa verve jésuitique,
il écrivit une lettre de neuf pages à M. de Rênal, dans laquelle il lui rendait compte
de tout ce qu’on lui avait dit, et lui demandait humblement conseil. Ce coquin ne m’a pourtant
pas dit le nom de la personne qui fait l’offre ! Ce sera M. Valenod qui voit dans mon exil
à Verrières l’effet de sa lettre anonyme. Sa dépêche expédiée, Julien, content comme
un chasseur qui, à six heures du matin, par un beau jour d’automne, débouche dans une
plaine abondante en gibier, sortit pour aller demander conseil à M. Chélan. Mais avant
d’arriver chez le bon curé, le ciel qui voulait lui ménager des jouissances, jeta
sous ses pas M. Valenod, auquel il ne cacha point que son cœur était déchiré ; un
pauvre garçon comme lui se devait tout entier à la vocation que le ciel avait placée dans
son cœur, mais la vocation n’était pas tout dans ce bas monde. Pour travailler dignement
à la vigne du Seigneur, et n’être pas tout à fait indigne de tant de savants collaborateurs,
il fallait l’instruction ; il fallait passer au séminaire de Besançon deux années bien
dispendieuses ; il devenait donc indispensable de faire des économies, ce qui était bien
plus facile sur un traitement de huit cents francs payés par quartier, qu’avec six
cents francs qu’on mangeait de mois en mois. D’un autre côté, le ciel, en le plaçant
auprès des jeunes de Rênal, et surtout en lui inspirant pour eux un attachement spécial,
ne semblait-il pas lui indiquer qu’il n’était pas à propos d’abandonner cette éducation
pour une autre ?… Julien atteignit un tel degré de perfection
dans ce genre d’éloquence qui a remplacé la rapidité d’action de l’Empire, qu’il
finit par s’ennuyer lui-même par le son de ses paroles. En rentrant, il trouva un valet de M. Valenod,
en grande livrée, qui le cherchait dans toute la ville, avec un billet d’invitation à
dîner pour le même jour. Jamais Julien n’était allé chez cet homme
; quelques jours seulement auparavant, il ne songeait qu’aux moyens de lui donner
une volée de coups de bâton sans se faire une affaire en police correctionnelle. Quoique
le dîner ne fût indiqué que pour une heure, Julien trouva plus respectueux de se présenter
dès midi et demi dans le cabinet de travail de M. le directeur du dépôt. Il le trouva
étalant son importance au milieu d’une foule de cartons. Ses gros favoris noirs,
son énorme quantité de cheveux, son bonnet grec placé de travers sur le haut de la tête,
sa pipe immense, ses pantoufles brodées, les grosses chaînes d’or croisées en tous
sens sur sa poitrine, et tout cet appareil d’un financier de province, qui se croit
homme à bonnes fortunes, n’imposaient point à Julien ; il n’en pensait que plus aux
coups de bâton qu’il lui devait. Il demanda l’honneur d’être présenté
à madame Valenod ; elle était à sa toilette et ne pouvait recevoir. Par compensation,
il eut l’avantage d’assister à celle de M le directeur du dépôt. On passa ensuite
chez madame Valenod, qui lui présenta ses enfants les larmes aux yeux. Cette dame, l’une
des plus considérables de Verrières, avait une grosse figure d’homme, à laquelle elle
avait mis du rouge pour cette grande cérémonie. Elle y déploya tout le pathos maternel. Julien pensait à madame de Rênal. Sa méfiance
ne le laissait guère susceptible que de ce genre de souvenirs qui sont appelés par les
contrastes, mais alors il en était saisi jusqu’à l’attendrissement. Cette disposition
fut augmentée par l’aspect de la maison du directeur du dépôt. On la lui fit visiter.
Tout y était magnifique et neuf, et on lui disait le prix de chaque meuble. Mais Julien
y trouvait quelque chose d’ignoble et qui sentait l’argent volé. Jusqu’aux domestiques,
tout le monde y avait l’air d’assurer sa contenance contre le mépris. Le percepteur des contributions, l’homme
des impositions indirectes, l’officier de gendarmerie, et deux ou trois autres fonctionnaires
publics arrivèrent avec leurs femmes. Ils furent suivis de quelques libéraux riches.
On annonça le dîner. Julien, déjà fort mal disposé, vint à penser que, de l’autre
côté du mur de la salle à manger, se trouvaient de pauvres détenus, sur la portion de viande
desquels on avait peut-être grivelé pour acheter tout ce luxe de mauvais goût dont
on voulait l’étourdir. Ils ont faim peut-être en ce moment, se dit-il
à lui-même ; sa gorge se serra, il lui fut impossible de manger et presque de parler.
Ce fut bien pis un quart d’heure après ; on entendait de loin en loin quelques accents
d’une chanson populaire, et, il faut l’avouer, un peu ignoble, que chantait l’un des reclus.
M. Valenod regarda un de ses gens en grande livrée, qui disparut, et bientôt on n’entendit
plus chanter. Dans ce moment, un valet offrait à Julien du vin du Rhin, dans un verre vert,
et madame Valenod avait soin de lui faire observer que ce vin coûtait neuf francs la
bouteille pris sur place. Julien, tenant son verre vert, dit à M. Valenod : — On ne chante plus cette vilaine chanson. — Parbleu ! je le crois bien, répondit
le directeur triomphant, j’ai fait imposer silence aux gueux. Ce mot fut trop fort pour Julien ; il avait
les manières, mais non pas encore le cœur de son état. Malgré toute son hypocrisie
si souvent exercée, il sentit une grosse larme couler le long de sa joue. Il essaya de la cacher avec le verre vert,
mais il lui fut absolument impossible de faire honneur au vin du Rhin, L’empêcher de chanter
! se disait-il à lui-même, ô mon Dieu ! et tu le souffres ! Par bonheur, personne ne remarqua son attendrissement
de mauvais ton. Le percepteur des contributions avait entonné une chanson royaliste. Pendant
le tapage du refrain, chanté en chœur : Voilà donc, se disait la conscience de Julien, la
sale fortune à laquelle tu parviendras, et tu n’en jouiras qu’à cette condition
et en pareille compagnie ! Tu auras peut-être une place de vingt mille francs, mais il faudra
que, pendant que tu te gorges de viandes, tu empêches de chanter le pauvre prisonnier
; tu donneras à dîner avec l’argent que tu auras volé sur sa misérable pitance,
et pendant ton dîner il sera encore plus malheureux ! — Ô Napoléon ! qu’il était
doux de ton temps de monter à la fortune par les dangers d’une bataille ; mais augmenter
lâchement la douleur du misérable ! J’avoue que la faiblesse, dont Julien fait
preuve dans ce monologue, me donne une pauvre opinion de lui. Il serait digne d’être
le collègue de ces conspirateurs en gants jaunes, qui prétendent changer toute la manière
d’être d’un grand pays, et ne veulent pas avoir à se reprocher la plus petite égratignure. Julien fut violemment rappelé à son rôle.
Ce n’était pas pour rêver et ne rien dire qu’on l’avait invité à dîner en si
bonne compagnie. Un fabricant de toiles peintes retiré, membre
correspondant de l’académie de Besançon et de celle d’Uzès, lui adressa la parole,
d’un bout de la table à l’autre, pour lui demander si ce que l’on disait généralement
de ses progrès étonnants dans l’étude du Nouveau Testament était vrai. Un silence profond s’établit tout à coup
; un Nouveau Testament latin se rencontra comme par enchantement dans les mains du savant
membre de deux académies. Sur la réponse de Julien, une demi-phrase latine fut lue
au hasard. Il récita : sa mémoire se trouva fidèle, et ce prodige fut admiré avec toute
la bruyante énergie de la fin d’un dîner. Julien regardait la figure enluminée des
dames ; plusieurs n’étaient pas mal. Il avait distingué la femme du percepteur beau
chanteur. — J’ai honte, en vérité, de parler si
longtemps latin devant ces dames, dit-il en la regardant. Si M. Rubigneau, c’était
le membre des deux académies, a la bonté de lire au hasard une phrase latine, au lieu
de répondre en suivant le texte latin, j’essaierai de le traduire impromptu. Cette seconde épreuve
mit le comble à sa gloire. Il y avait là plusieurs libéraux riches,
mais heureux pères d’enfants susceptibles d’obtenir des bourses, et en cette qualité
subitement convertis depuis la dernière mission. Malgré ce trait de fine politique, jamais
M. de Rênal n’avait voulu les recevoir chez lui. Ces braves gens qui ne connaissaient
Julien que de réputation et pour l’avoir vu à cheval le jour de l’entrée du roi
de ***, étaient ses plus bruyants admirateurs. Quand ces sots se lasseront-ils d’écouter
ce style biblique, auquel ils ne comprennent rien ? pensait-il. Mais au contraire ce style
les amusait par son étrangeté ; ils en riaient. Mais Julien se lassa. Il se leva gravement comme six heures sonnaient
et parla d’un chapitre de la nouvelle théologie de Ligorio, qu’il avait à apprendre pour
le réciter le lendemain à M. Chélan. Car mon métier, ajouta-t-il agréablement, est
de faire réciter des leçons et d’en réciter moi-même. On rit beaucoup, on admira ; tel est l’esprit
à l’usage de Verrières. Julien était déjà debout, tout le monde se leva malgré
le décorum ; tel est l’empire du génie. Madame Valenod le retint encore un quart d’heure
; il fallait bien qu’il entendît les enfants réciter leur catéchisme ; ils firent les
plus drôles de confusions, dont lui seul s’aperçut. Il n’eut garde de les relever.
Quelle ignorance des premiers principes de la religion ! pensait-il. Il saluait enfin
et croyait pouvoir s’échapper ; mais il fallut essuyer une fable de La Fontaine. — Cet auteur est bien immoral, dit Julien
à madame Valenod, certaine fable, sur messire Jean Chouart, ose déverser le ridicule sur
ce qu’il y a de plus vénérable. Il est vivement blâmé par les meilleurs commentateurs.
Julien reçut avant de sortir quatre ou cinq invitations à dîner. Ce jeune homme fait
honneur au département, s’écriaient tous à la fois les convives fort égayés. Ils
allèrent jusqu’à parler d’une pension votée sur les fonds communaux, pour le mettre
à même de continuer ses études à Paris. Pendant que cette idée imprudente faisait
retentir la salle à manger, Julien avait gagné lestement la porte cochère. Ah ! canaille
! canaille ! s’écria-t-il à voix basse trois ou quatre fois de suite, en se donnant
le plaisir de respirer l’air frais. Il se trouvait tout aristocrate en ce moment,
lui qui, pendant longtemps, avait été tellement choqué du sourire dédaigneux et de la supériorité
hautaine qu’il découvrait au fond de toutes les politesses qu’on lui adressait chez
M. de Rênal. Il ne put s’empêcher de sentir l’extrême différence. Oublions même,
se disait-il en s’en allant, qu’il s’agit d’argent volé aux pauvres détenus, et
encore qu’on empêche de chanter ! Jamais M. de Rênal s’avisa-t-il de dire à ses
hôtes le prix de chaque bouteille de vin qu’il leur présente ? Et ce M. Valenod,
dans l’énumération de ses propriétés, qui revient sans cesse, il ne peut parler
de sa maison, de son domaine, etc., si sa femme est présente, sans dire ta maison,
ton domaine. Cette dame, apparemment si sensible au plaisir
de la propriété, venait de faire une scène abominable, pendant le dîner, à un domestique
qui avait cassé un verre à pied et dépareillé une de ses douzaines ; et ce domestique avait
répondu avec la dernière insolence. Quel ensemble ! se disait Julien ; ils me
donneraient la moitié de tout ce qu’ils volent, que je ne voudrais pas vivre avec
eux. Un beau jour, je me trahirais ; je ne pourrais retenir l’expression du dédain
qu’ils m’inspirent. Il fallut cependant d’après les ordres
de madame de Rênal, assister à plusieurs dîners du même genre ; Julien fut à la
mode ; on lui pardonnait son habit de garde d’honneur, ou plutôt cette imprudence était
la cause véritable de ses succès. Bientôt il ne fut plus question dans Verrières que
de voir qui l’emporterait dans la lutte pour obtenir le savant jeune homme, de M.
de Rênal, ou du directeur du dépôt. Ces messieurs formaient avec M. Maslon un triumvirat
qui, depuis nombre d’années, tyrannisait la ville. On jalousait le maire, les libéraux
avaient à s’en plaindre ; mais après tout il était noble et fait pour la supériorité,
tandis que le père de M. Valenod ne lui avait pas laissé six cents livres de rente. Il
avait fallu passer pour lui de la pitié pour le mauvais habit vert pomme que tout le monde
lui avait connu dans sa jeunesse, à l’envie pour ses chevaux normands, pour ses chaînes
d’or, pour ses habits venus de Paris, pour toute sa prospérité actuelle. Dans le flot de ce monde nouveau pour Julien,
il crut découvrir un honnête homme ; il était géomètre, s’appelait Gros, et passait
pour jacobin. Julien, s’étant voué à ne jamais dire que des choses qui lui semblaient
fausses à lui-même, fut obligé de s’en tenir au soupçon à l’égard de M. Gros.
Il recevait de Vergy de gros paquets de thèmes. On lui conseillait de voir souvent son père,
il se conformait à cette triste nécessité. En un mot, il raccommodait assez bien sa réputation,
lorsqu’un matin il fut bien surpris de se sentir réveiller par deux mains qui lui fermaient
les yeux. C’était madame de Rênal, qui avait fait
un voyage à la ville, et qui, montant les escaliers quatre à quatre, et laissant ses
enfants occupés d’un lapin favori qui était du voyage, était parvenue à la chambre de
Julien, un instant avant eux. Ce moment fut délicieux, mais bien court : madame de Rênal
avait disparu quand les enfants arrivèrent avec le lapin, qu’ils voulaient montrer
à leur ami. Julien fit bon accueil à tous, même au lapin. Il lui semblait retrouver
sa famille ; il sentit qu’il aimait ces enfants, qu’il se plaisait à jaser avec
eux. Il était étonné de la douceur de leur voix, de la simplicité et de la noblesse
de leurs petites façons ; il avait besoin de laver son imagination de toutes les façons
d’agir vulgaires, de toutes les pensées désagréables au milieu desquelles il respirait
à Verrières. C’était toujours la crainte de manquer, c’étaient toujours le luxe
et la misère se prenant aux cheveux. Les gens chez qui il dînait, à propos de leur
rôti, faisaient des confidences humiliantes pour eux, et nauséabondes pour qui les entendait. — Vous autres nobles, vous avez raison d’être
fiers, disait-il à madame de Rênal. Et il lui racontait tous les dîners qu’il avait
subis. — Vous êtes donc à la mode ! Et elle riait
de bon cœur, en songeant au rouge que madame Valenod se croyait obligée de mettre toutes
les fois qu’elle attendait Julien. Je crois qu’elle a des projets sur votre cœur, ajoutait-elle. Le déjeuner fut délicieux. La présence
des enfants, quoique gênante en apparence, dans le fait augmentait le bonheur commun.
Ces pauvres enfants ne savaient comment témoigner leur joie de revoir Julien. Les domestiques
n’avaient pas manqué de leur conter qu’on lui offrait deux cents francs de plus, pour
éduquer les petits Valenod. Au milieu du déjeuner, Stanislas-Xavier,
encore pâle de sa grande maladie, demanda tout à coup à sa mère combien valaient
son couvert d’argent et le gobelet dans lequel il buvait. — Pourquoi cela ? — Je veux les vendre pour en donner le prix
à M. Julien, et qu’il ne soit pas dupe en restant avec nous. Julien l’embrassa les larmes aux yeux. Sa
mère pleurait tout à fait, pendant que Julien, qui avait pris Stanislas sur ses genoux, lui
expliquait qu’il ne fallait pas se servir du mot dupe, qui, employé dans ce sens, était
une façon de parler de laquais. Voyant le plaisir qu’il faisait à madame de Rênal,
il chercha à expliquer, par des exemples pittoresques, qui amusaient les enfants, ce
que c’était qu’être dupe. — Je comprends, dit Stanislas, c’est le
corbeau qui a la sottise de laisser tomber son fromage, que prend le renard, qui était
un flatteur. Madame de Rênal, folle de joie, couvrait
ses enfants de baisers, ce qui ne pouvait se faire sans s’appuyer un peu sur Julien. Tout à coup la porte s’ouvrit ; c’était
M. de Rênal. Sa figure sévère et mécontente fit un étrange contraste avec la douce joie
que sa présence chassait. Madame de Rênal pâlit ; elle se sentait hors d’état de
rien nier. Julien saisit la parole, et, parlant très haut, se mit à raconter à M. le maire
le trait du gobelet d’argent que Stanislas voulait vendre. Il était sûr que cette histoire
serait mal accueillie. D’abord M. de Rênal fronçait le sourcil par bonne habitude au
seul nom d’argent. La mention de ce métal, disait-il, est toujours une préface à quelque
mandat tiré sur ma bourse. Mais ici il y avait plus qu’intérêt d’argent
; il y avait augmentation de soupçons. L’air de bonheur qui animait sa famille en son absence
n’était pas fait pour arranger les choses auprès d’un homme dominé par une vanité
aussi chatouilleuse. Comme sa femme lui vantait la manière remplie de grâce et d’esprit
avec laquelle Julien donnait des idées nouvelles à ses élèves : — Oui ! oui ! je le sais, il me rend odieux
à mes enfants ; il lui est bien aisé d’être pour eux cent fois plus aimable que moi, qui,
au fond, suis le maître. Tout tend dans ce siècle à jeter de l’odieux sur l’autorité
légitime. Pauvre France ! Madame de Rênal ne s’arrêta point à examiner
les nuances de l’accueil que lui faisait son mari. Elle venait d’entrevoir la possibilité
de passer douze heures avec Julien. Elle avait une foule d’emplettes à faire à la ville,
et déclara qu’elle voulait absolument aller dîner au cabaret ; quoi que pût dire ou
faire son mari, elle tint à son idée. Les enfants étaient ravis de ce seul mot cabaret,
que prononce avec tant de plaisir la pruderie moderne. M. de Rênal laissa sa femme dans la première
boutique de nouveautés où elle entra, pour aller faire quelques visites. Il revint plus
morose que le matin ; il était convaincu que toute la ville s’occupait de lui et
de Julien. À la vérité, personne ne lui avait encore laissé soupçonner la partie
offensante des propos du public. Ceux qu’on avait redits à M. le maire avaient trait
uniquement à savoir si Julien resterait chez lui avec six cents francs, ou accepterait
les huit cents francs offerts par M. le directeur du dépôt. Ce directeur, qui rencontra M. de Rênal dans
le monde, lui battit froid. Cette conduite n’était pas sans habileté ; il y a peu
d’étourderie en province : les sensations y sont si rares, qu’on les coule à fond. M. Valenod était ce qu’on appelle, à cent
lieues de Paris, un faraud ; c’est une espèce d’un naturel effronté et grossier. Son
existence triomphante, depuis 1815, avait renforcé ses belles dispositions. Il régnait,
pour ainsi dire, à Verrières, sous les ordres de M. de Rênal ; mais, beaucoup plus actif,
ne rougissant de rien, se mêlant de tout, sans cesse allant, écrivant, parlant, oubliant
les humiliations, n’ayant aucune prétention personnelle, il avait fini par balancer le
crédit de son maître, aux yeux du pouvoir ecclésiastique. M. Valenod avait dit en quelque
sorte aux épiciers du pays : Donnez-moi les deux plus sots d’entre vous ; aux gens de
loi : Indiquez-moi les deux plus ignares ; aux officiers de santé : Désignez-moi les deux
plus charlatans. Quand il avait eu rassemblé les plus effrontés de chaque métier, il
leur avait dit : Régnons ensemble. Les façons de ces gens-là blessaient M.
de Rênal. La grossièreté de Valenod n’était offensée de rien, pas même des démentis
que le petit abbé Maslon ne lui épargnait pas en public. Mais, au milieu de cette prospérité, M.
Valenod avait besoin de se rassurer par de petites insolences de détail contre les grosses
vérités qu’il sentait bien que tout le monde était en droit de lui adresser. Son
activité avait redoublé depuis les craintes que lui avaient laissées la visite de M.
Appert. Il avait fait trois voyages à Besançon ; il écrivait plusieurs lettres chaque courrier
; il en envoyait d’autres par des inconnus qui passaient chez lui à la tombée de la
nuit. Il avait eu tort peut-être de faire destituer le vieux curé Chélan ; car cette
démarche vindicative l’avait fait regarder, par plusieurs dévotes de bonne naissance,
comme un homme profondément méchant. D’ailleurs ce service rendu l’avait mis dans la dépendance
absolue de M. le grand vicaire de Frilair, il en recevait d’étranges commissions.
Sa politique en était à ce point, lorsqu’il céda au plaisir d’écrire une lettre anonyme.
Pour surcroît d’embarras, sa femme lui déclara qu’elle voulait avoir Julien chez
elle ; sa vanité s’en était coiffée. Dans cette position, M. Valenod prévoyait
une scène décisive avec son ancien confédéré M. de Rênal. Celui-ci lui adressait des paroles
dures, ce qui lui était assez égal ; mais il pouvait écrire à Besançon, et même
à Paris. Un cousin de quelque ministre pouvait tomber tout à coup à Verrières, et prendre
le dépôt de mendicité. M. Valenod pensa à se rapprocher des libéraux : c’est pour
cela que plusieurs étaient invités au dîner où Julien récita. Il aurait été puissamment
soutenu contre le maire. Mais des élections pouvaient survenir, et il était trop évident
que le dépôt et un mauvais vote étaient incompatibles. Le récit de cette politique,
fort bien devinée par madame de Rênal, avait été fait à Julien, pendant qu’il lui
donnait le bras pour aller d’une boutique à l’autre, et peu à peu les avait entraînés
au Cours de la Fidélité, où ils passèrent plusieurs heures, presque aussi tranquilles
qu’à Vergy. Pendant ce temps, M. Valenod essayait d’éloigner
une scène décisive avec son ancien patron, en prenant lui-même l’air audacieux envers
lui. Ce jour-là ce système réussit, mais augmenta l’humeur du maire. Jamais la vanité aux prises avec tout ce
que le petit amour de l’argent peut avoir de plus âpre et de plus mesquin n’ont mis
un homme dans un plus piètre état que celui où se trouvait M. de Rênal, en entrant au
cabaret. Jamais au contraire ses enfants n’avaient été plus joyeux et plus gais. Ce contraste
acheva de le piquer. — Je suis de trop dans ma famille, à ce
que je puis voir ! dit-il en entrant, d’un ton qu’il voulut rendre imposant. Pour toute réponse, sa femme le prit à part,
et lui exprima la nécessité d’éloigner Julien. Les heures de bonheur qu’elle venait
de trouver lui avaient rendu l’aisance et la fermeté nécessaire pour suivre le plan
de conduite qu’elle méditait depuis quinze jours. Ce qui achevait de troubler de fond
en comble le pauvre maire de Verrières, c’est qu’il savait que l’on plaisantait publiquement
dans la ville sur son attachement pour l’espèce. M. Valenod était généreux comme un voleur,
et lui, il s’était conduit d’une manière brillante dans les cinq ou six dernières
quêtes pour la confrérie de Saint-Joseph, pour la congrégation de la Vierge, pour la
congrégation du Saint-Sacrement, etc., etc., etc. Parmi les hobereaux de Verrières et des environs,
adroitement classés sur le registre des frères collecteurs, d’après le montant de leurs
offrandes, on avait vu plus d’une fois le nom de M. de Rênal occuper la dernière ligne.
En vain disait-il que lui ne gagnait rien. Le clergé ne badine pas sur cet article. XXIII Chagrins d’un fonctionnaire.
Il piacere di alzar la testa tutto l’anno, è ben pagato da certi quarti d’ora che
bisogna passar. Casti.
Mais laissons ce pauvre homme à ses petites craintes ; pourquoi a-t-il pris dans sa maison
un homme de cœur, tandis qu’il lui fallait l’âme d’un valet ? Que ne sait-il choisir
ses gens ? La marche ordinaire du XIXe siècle est que, quand un être puissant et noble
rencontre un homme de cœur, il le tue, l’exile, l’emprisonne ou l’humilie tellement, que
l’autre a la sottise d’en mourir de douleur. Par hasard ici, ce n’est pas encore l’homme
de cœur qui souffre. Le grand malheur des petites villes de France et des gouvernements
par élections, comme celui de New York, c’est de ne pas pouvoir oublier qu’il existe au
monde des êtres comme M. de Rênal. Au milieu d’une ville de vingt mille habitants, ces
hommes font l’opinion publique, et l’opinion publique est terrible dans un pays qui a la
charte. Un homme doué d’une âme noble, généreuse, et qui eût été votre ami,
mais qui habite à cent lieues, juge de vous par l’opinion publique de votre ville, laquelle
est faite par les sots que le hasard a fait naître nobles, riches et modérés. Malheur
à qui se distingue. Aussitôt après le dîner, on repartit pour
Vergy ; mais, dès le surlendemain, Julien vit revenir toute la famille à Verrières. Une heure ne s’était pas écoulée, qu’à
son grand étonnement, il découvrit que madame de Rênal lui faisait mystère de quelque
chose. Elle interrompait ses conversations avec son mari dès qu’il paraissait, et
semblait presque désirer qu’il s’éloignât. Julien ne se fit pas donner deux fois cet
avis. Il devint froid et réservé ; madame de Rênal s’en aperçut et ne chercha pas
d’explication. Va-t-elle me donner un successeur ? pensa Julien ? Avant-hier encore, si intime
avec moi ! Mais on dit que c’est ainsi que ces grandes dames en agissent. C’est comme
les rois, jamais plus de prévenances qu’au ministre qui, en rentrant chez lui, va trouver
sa lettre de disgrâce. Julien remarqua que dans ces conversations,
qui cessaient brusquement à son approche, il était souvent question d’une grande
maison appartenant à la commune de Verrières, vieille, mais vaste et commode, et située
vis-à-vis l’église, dans l’endroit le plus marchand de la ville. Que peut-il y avoir
de commun entre cette maison et un nouvel amant ? se disait Julien. Dans son chagrin,
il se répétait ces jolis vers de François Ier, qui lui semblaient nouveaux, parce qu’il
n’y avait pas un mois que madame de Rênal les lui avait appris. Alors, par combien de
serments, par combien de caresses chacun de ces vers n’était-il pas démenti ! Souvent femme varie,
Bien fol qui s’y fie. M. de Rênal partit en poste pour Besançon.
Ce voyage se décida en deux heures, il paraissait fort tourmenté. Au retour, il jeta un gros
paquet couvert de papier gris sur la table. — Voilà cette sotte affaire, dit-il à
sa femme. Une heure après, Julien vit l’afficheur
qui emportait ce gros paquet ; il le suivit avec empressement. Je vais savoir le secret
au premier coin de rue. Il attendait, impatient, derrière l’afficheur,
qui, avec son gros pinceau, barbouillait le dos de l’affiche. À peine fut-elle en place,
que la curiosité de Julien y vit l’annonce fort détaillée de la location aux enchères
publiques de cette grande et vieille maison, dont le nom revenait si souvent dans les conversations
de M. de Rênal avec sa femme. L’adjudication du bail était annoncée pour le lendemain
à deux heures, en la salle de la commune, à l’extinction du troisième feu. Julien
fut fort désappointé ; il trouvait bien le délai un peu court : comment tous les
concurrents auraient-ils le temps d’être avertis ? Mais du reste, cette affiche, qui
était datée de quinze jours auparavant et qu’il relut tout entière en trois endroits
différents, ne lui apprenait rien. Il alla visiter la maison à louer. Le portier
ne le voyant pas approcher, disait mystérieusement à un voisin : — Bah ! bah ! peine perdue. M. Maslon lui
a promis qu’il l’aura pour trois cents francs ; et comme le maire regimbait, il a
été mandé à l’évêché, par M. le grand vicaire de Frilair. L’arrivée de Julien eut l’air de déranger
beaucoup les deux amis, qui n’ajoutèrent plus un mot. Julien ne manqua pas l’adjudication du bail.
Il y avait foule dans une salle mal éclairée ; mais tout le monde se toisait d’une façon
singulière. Tous les yeux étaient fixés sur une table, où Julien aperçut, dans un
plat d’étain, trois petits bouts de bougie allumés. L’huissier criait : Trois cents
francs, messieurs ! — Trois cents francs ! c’est trop fort,
dit un homme, à voix basse, à son voisin. Et Julien était entre eux deux. Elle en vaut
plus de huit cents ; je veux couvrir cette enchère. — C’est cracher en l’air. Que gagneras-tu
à te mettre à dos M. Maslon, M. Valenod, l’évêque, son terrible grand vicaire de
Frilair, et toute la clique ? — Trois cent vingt francs, dit l’autre
en criant. — Vilaine bête ! répliqua son voisin.
Et voilà justement un espion du maire, ajouta-t-il, en montrant Julien. Julien se retourna vivement pour punir ce
propos ; mais les deux Francs-Comtois ne faisaient plus aucune attention à lui. Leur sang-froid
lui rendit le sien. En ce moment, le dernier bout de bougie s’éteignit, et la voix traînante
de l’huissier adjugeait la maison, pour neuf ans, à M. de Saint-Giraud, chef de bureau
à la préfecture de ***, et pour trois cent trente francs. Dès que le maire fut sorti de la salle, les
propos commencèrent. Voilà trente francs que l’imprudence de Grogeot vaut à la commune,
disait l’un. — Mais M. de Saint-Giraud, répondait-on, se vengera de Grogeot, il la
sentira passer. — Quelle infamie ! disait un gros homme
à la gauche de Julien : une maison dont j’aurais donné, moi, huit cents francs pour ma fabrique,
et j’aurais fait un bon marché. — Bah ! lui répondait un jeune fabricant
libéral, M. de Saint-Giraud n’est-il pas de la congrégation ? ses quatre enfants n’ont-ils
pas des bourses ? Le pauvre homme ! Il faut que la commune de Verrières lui fasse un
supplément de traitement de cinq cents francs, voilà tout. — Et dire que le maire n’a pas pu l’empêcher
! remarquait un troisième. Car il est ultra, lui, à la bonne heure ; mais il ne vole pas. — Il ne vole pas ? reprit un autre ; non,
c’est pigeon qui vole. Tout cela entre dans une grande bourse commune, et tout se partage
au bout de l’an. Mais voilà ce petit Sorel ; allons-nous-en. Julien rentra de très mauvaise humeur ; il
trouva madame de Rênal fort triste. — Vous venez de l’adjudication ? lui dit-elle. — Oui, madame, où j’ai eu l’honneur
de passer pour l’espion de M. le maire. — S’il m’avait cru, il eût fait un
voyage. À ce moment, M. de Rênal parut ; il était
fort sombre. Le dîner se passa sans mot dire. M. de Rênal ordonna à Julien de suivre les
enfants à Vergy, le voyage fut triste. Madame de Rênal consolait son mari. — Vous devriez y être accoutumé, mon ami. Le soir, on était assis en silence autour
du foyer domestique ; le bruit du hêtre enflammé était la seule distraction. C’était un
des moments de tristesse qui se rencontrent dans les familles les plus unies. Un des enfants
s’écria joyeusement : — On sonne ! on sonne ! — Morbleu ! si c’est M. de Saint-Giraud
qui vient me relancer sous prétexte de remerciement, s’écria le maire, je lui dirai son fait
; c’est trop fort. C’est au Valenod qu’il en aura l’obligation, et c’est moi qui
suis compromis. Que dire, si ces maudits journaux jacobins vont s’emparer de cette anecdote,
et faire de moi un M. Nonante-cinq ? Un fort bel homme, au gros favoris noirs,
entrait en ce moment à la suite du domestique. — M. le maire, je suis il signor Géronimo.
Voici une lettre que M. le chevalier de Beauvaisis, attaché à l’ambassade de Naples, m’a
remise pour vous à mon départ ; il n’y a que neuf jours, ajouta le signor Géronimo,
d’un air gai, en regardant madame de Rênal. Le signor de Beauvaisis, votre cousin, et
mon bon ami, madame, dit que vous savez l’italien. La bonne humeur du Napolitain changea cette
triste soirée en une soirée fort gaie. Madame de Rênal voulut absolument lui donner à
souper. Elle mit toute sa maison en mouvement ; elle voulait à tout prix distraire Julien
de la qualification d’espion que, deux fois dans cette journée, il avait entendu retentir
à son oreille. Le signor Géronimo était un chanteur célèbre, homme de bonne compagnie,
et cependant fort gai, qualités qui, en France, ne sont guère plus compatibles. Il chanta
après souper un petit duettino avec madame de Rênal. Il fit des contes charmants. À
une heure du matin les enfants se récrièrent, quand Julien leur proposa d’aller se coucher. — Encore cette histoire, dit l’aîné. — C’est la mienne, signorino, reprit il
signor Géronimo. Il y a huit ans, j’étais comme vous un jeune élève du conservatoire
de Naples, j’entends j’avais votre âge ; mais je n’avais pas l’honneur d’être
le fils de l’illustre maire de la jolie ville de Verrières. Ce mot fit soupirer M.
de Rênal, il regarda sa femme. Le signor Zingarelli, continua le jeune chanteur,
outrant un peu son accent qui faisait pouffer de rire les enfants, le signor Zingarelli
était un maître excessivement sévère. Il n’est pas aimé au conservatoire ; mais
il veut qu’on agisse toujours comme si on l’aimait. Je sortais le plus souvent que
je pouvais ; j’allais au petit théâtre de San-Carlino, où j’entendais une musique
des dieux : mais, ô ciel ! comment faire pour réunir les huit sous que coûte l’entrée
du parterre ? Somme énorme, dit-il en regardant les enfants, et les enfants de rire. Le signor
Giovannone, directeur de San-Carlino, m’entendit chanter. J’avais seize ans : Cet enfant,
il est un trésor, dit-il. — Veux-tu que je t’engage, mon cher ami
? vint-il me dire. — Et combien me donnerez-vous ? — Quarante ducats par mois. Messieurs, c’est
cent soixante francs. Je crus voir les cieux ouverts. — Mais comment, dis-je à Giovannone,
obtenir que le sévère Zingarelli me laisse sortir ? — Lascia fare a me. — Laissez faire à moi ! s’écria l’aîné
des enfants. — Justement, mon jeune seigneur. Le signor
Giovannone il me dit : Caro, d’abord un petit bout d’engagement. Je signe : il me
donne trois ducats. Jamais je n’avais vu tant d’argent. Ensuite il me dit ce que
je dois faire. Le lendemain, je demande une audience au terrible
signor Zingarelli. Son vieux valet de chambre me fait entrer. — Que me veux-tu, mauvais sujet ? dit Zingarelli. — Maestro, lui fis-je, je me repens de mes
fautes ; jamais je ne sortirai du conservatoire en passant par-dessus la grille de fer. Je
vais redoubler d’application. — Si je ne craignais pas de gâter la plus
belle voix de basse que j’aie jamais entendue, je te mettrais en prison au pain et à l’eau
pour quinze jours, polisson. — Maestro, repris-je, je vais être le modèle
de toute l’école, credete a me. Mais je vous demande une grâce, si quelqu’un vient
me demander pour chanter dehors, refusez-moi. De grâce, dites que vous ne pouvez pas. — Et qui diable veux-tu qui demande un mauvais
garçon tel que toi ? Est-ce que je permettrai jamais que tu quittes le Conservatoire ? Est-ce
que tu veux te moquer de moi ? Décampe, décampe ! dit-il, en cherchant à me donner un coup
de pied au c… ou gare le pain sec et la prison. Une heure après, le signor Giovannone arrive
chez le directeur. — Je viens vous demander de faire ma fortune,
lui dit-il, accordez-moi Geronimo. Qu’il chante à mon théâtre, et cet hiver, je
marie ma fille. — Que veux-tu faire de ce mauvais sujet
! lui dit Zingarelli. Je ne veux pas ; tu ne l’auras pas ; et d’ailleurs, quand
j’y consentirais, jamais il ne voudra quitter le conservatoire ; il vient de me le jurer. — Si ce n’est que de sa volonté qu’il
s’agit, dit gravement Giovannone, en tirant de sa poche mon engagement, carta canta ! voici
sa signature. Aussitôt Zingarelli, furieux, se pend à sa sonnette : « Qu’on chasse
Géronimo du conservatoire », cria-t-il, bouillant de colère. On me chassa donc, moi
riant aux éclats. Le même soir, je chantai l’air del Moltiplico. Polichinelle veut
se marier et compte, sur ses doigts, les objets dont il aura besoin dans son ménage, et il
s’embrouille à chaque instant dans ce calcul. — Ah ! veuillez, monsieur, nous chanter
cet air, dit madame de Rênal. Géronimo chanta, et tout le monde pleurait
à force de rire. Il signor Geronimo n’alla se coucher qu’à deux heures du matin, laissant
cette famille enchantée de ses bonnes manières, de sa complaisance et de sa gaieté. Le lendemain, M. et madame de Rênal lui remirent
les lettres dont il avait besoin à la cour de France. Ainsi, partout de la fausseté, dit Julien.
Voilà il signor Geronimo qui va à Londres avec soixante mille francs d’appointements.
Sans le savoir-faire du directeur de San Carlino, sa voix divine n’eût peut-être été connue
et admirée que dix ans plus tard… Ma foi, j’aimerais mieux être un Geronimo qu’un
Rênal. Il n’est pas si honoré dans la société, mais il n’a pas le chagrin de
faire des adjudications comme celles d’aujourd’hui, et sa vie est gaie. Une chose étonnait Julien : les semaines
solitaires passées à Verrières, dans la maison de M. de Rênal, avaient été pour
lui une époque de bonheur. Il n’avait rencontré le dégoût et les tristes pensées qu’aux
dîners qu’on lui avait donnés ; dans cette maison solitaire, ne pouvait-il pas lire,
écrire, réfléchir, sans être troublé ? À chaque instant, il n’était pas tiré
de ses rêveries brillantes par la cruelle nécessité d’étudier les mouvements d’une
âme basse, et encore afin de la tromper par des démarches ou des mots hypocrites. Le bonheur serait-il si près de moi !… La
dépense d’une telle vie est peu de chose ; je puis à mon choix épouser Mlle Élisa,
ou me faire l’associé de Fouqué… Mais, le voyageur qui vient de gravir une montagne
rapide, s’assied au sommet, et trouve un plaisir parfait à se reposer. Serait-il heureux
si on le forçait à se reposer toujours ? L’esprit de madame de Rênal était arrivé
à des pensées fatales. Malgré ses résolutions, elle avait avoué à Julien toute l’affaire
de l’adjudication. Il me fera donc oublier tous mes serments ! pensait-elle. Elle eût sacrifié sa vie sans hésiter pour
sauver celle de son mari, si elle l’eût vu en péril. C’était une de ces âmes
nobles et romanesques, pour qui apercevoir la possibilité d’une action généreuse,
et ne pas la faire, est la source d’un remords presque égal à celui du crime commis. Toutefois
il y avait des jours funestes où elle ne pouvait chasser l’image de l’excès de
bonheur qu’elle goûterait si, devenant veuve tout à coup, elle pouvait épouser
Julien. Il aimait ses fils beaucoup plus que leur
père ; malgré sa justice sévère, il en était adoré. Elle sentait bien qu’épousant
Julien, il fallait quitter ce Vergy dont les ombrages lui étaient si chers. Elle se voyait
vivant à Paris, continuant à donner à ses fils cette éducation qui faisait l’admiration
de tout le monde. Ses enfants, elle, Julien, tous étaient parfaitement heureux. Étrange effet du mariage, tel que l’a fait
le xixe siècle ! L’ennui de la vie matrimoniale fait périr l’amour sûrement, quand l’amour
a précédé le mariage. Et cependant, dirait un philosophe, il amène bientôt chez les
gens assez riches pour ne pas travailler, l’ennui profond de toutes les jouissances
tranquilles. Et ce n’est que les âmes sèches parmi les femmes qu’il ne prédispose pas
à l’amour. La réflexion du philosophe me fait excuser
madame de Rênal, mais on ne l’excusait pas à Verrières, et toute la ville, sans
qu’elle s’en doutât, n’était occupée que du scandale de ses amours. À cause de
cette grande affaire, cet automne-là on s’y ennuya moins que de coutume. L’automne, une partie de l’hiver passèrent
bien vite. Il fallut quitter les bois de Vergy. La bonne compagnie de Verrières commençait
à s’indigner de ce que ses anathèmes faisaient si peu d’impression sur M. de Rênal. En
moins de huit jours des personnes graves qui se dédommagent de leur sérieux habituel
par le plaisir de remplir ces sortes de missions, lui donnèrent les soupçons les plus cruels,
mais en se servant des termes les plus mesurés. M. Valenod qui jouait serré avait placé
Élisa dans une famille noble et fort considérée, où il y avait cinq femmes. Élisa craignant,
disait-elle, de ne pas trouver de place pendant l’hiver, n’avait demandé à cette famille
que les deux tiers à peu près de ce qu’elle recevait chez M. le maire. D’elle-même,
cette fille avait eu l’excellente idée d’aller se confesser à l’ancien curé
Chélan et en même temps au nouveau, afin de leur raconter à tous les deux le détail
des amours de Julien. Le lendemain de son arrivée, dès six heures
du matin, l’abbé Chélan fit appeler Julien : — Je ne vous demande rien, lui dit-il, je
vous prie et au besoin je vous ordonne de ne me rien dire ; j’exige que sous trois
jours vous partiez pour le séminaire de Besançon, ou pour la demeure de votre ami Fouqué qui
est toujours disposé à vous faire un sort magnifique. J’ai tout prévu, tout arrangé,
mais il faut partir et ne pas revenir d’un an à Verrières. Julien ne répondit point, il examinait si
son honneur devait s’estimer offensé des soins que M. Chélan, qui après tout n’était
pas son père, avait pris pour lui. — Demain à pareille heure, j’aurai l’honneur
de vous revoir, dit-il enfin au curé. M. Chélan, qui comptait l’emporter de haute
lutte sur un si jeune homme, parla beaucoup. Enveloppé dans l’attitude et la physionomie
la plus humble, Julien n’ouvrit pas la bouche. Il sortit enfin, et courut prévenir madame
de Rênal, qu’il trouva au désespoir. Son mari venait de lui parler avec une certaine
franchise. La faiblesse naturelle de son caractère s’appuyant sur la perspective de l’héritage
de Besançon, l’avait décidé à la considérer comme parfaitement innocente. Il venait de
lui avouer l’étrange état dans lequel il trouvait l’opinion publique de Verrières.
Le public avait tort, il était égaré par des envieux, mais enfin que faire ? Madame de Rênal eut un instant l’illusion
que Julien pourrait accepter les offres de M. Valenod, et rester à Verrières. Mais
ce n’était plus cette femme simple et timide de l’année précédente ; sa fatale passion,
ses remords l’avaient éclairée. Elle eut bientôt la douleur de se prouver à elle-même,
tout en écoutant son mari, qu’une séparation au moins momentanée était devenue indispensable.
Loin de moi, Julien va retomber dans ses projets d’ambition si naturels quand on n’a rien.
Et moi, grand Dieu ! je suis si riche ! et si inutilement pour mon bonheur ! Il m’oubliera.
Aimable comme il est, il sera aimé, il aimera. Ah ! malheureuse… De quoi puis-je me plaindre
? Le ciel est juste, je n’ai pas eu le mérite de faire cesser le crime, il m’ôte le jugement.
Il ne tenait qu’à moi de gagner Élisa à force d’argent, rien ne m’était plus
facile. Je n’ai pas pris la peine de réfléchir un moment, les folles imaginations de l’amour
absorbaient tout mon temps. Je péris. Julien fut frappé d’une chose, en apprenant
la terrible nouvelle du départ à madame de Rênal, il ne trouva aucune objection égoïste.
Elle faisait évidemment des efforts pour ne pas pleurer. — Nous avons besoin de fermeté, mon ami.
Elle coupa une mèche de ses cheveux. Je ne sais pas ce que je ferai, lui dit-elle, mais
si je meurs, promets-moi de ne jamais oublier mes enfants. De loin ou de près, tâche d’en
faire d’honnêtes gens. S’il y a une nouvelle révolution, tous les nobles seront égorgés,
leur père émigrera peut-être à cause de ce paysan tué sur un toit. Veille sur la
famille… Donne-moi ta main. Adieu, mon ami ! Ce sont ici les derniers moments. Ce grand
sacrifice fait, j’espère qu’en public j’aurai le courage de penser à ma réputation. Julien s’attendait à du désespoir. La
simplicité de ces adieux le toucha. — Non, je ne reçois pas ainsi vos adieux.
Je partirai ; ils le veulent ; vous le voulez vous-même. Mais, trois jours après mon départ,
je reviendrai vous voir de nuit. L’existence de madame de Rênal fut changée.
Julien l’aimait donc bien puisque de lui-même il avait trouvé l’idée de la revoir ! Son
affreuse douleur se changea en un des plus vifs mouvements de joie qu’elle eût éprouvés
de sa vie. Tout lui devint facile. La certitude de revoir son ami ôtait à ces derniers moments
tout ce qu’ils avaient de déchirant. Dès cet instant, la conduite comme la physionomie
de madame de Rênal fut noble, ferme et parfaitement convenable. M. de Rênal rentra bientôt ; il était hors
de lui. Il parla enfin à sa femme de la lettre anonyme reçue deux mois auparavant. — Je veux la porter au Casino, montrer à
tous qu’elle est de cet infâme Valenod, que j’ai pris à la besace, pour en faire
un des plus riches bourgeois de Verrières. Je lui en ferai honte publiquement, et puis
me battrai avec lui. Ceci est trop fort. — Je pourrais être veuve, grand Dieu ! pensa
madame de Rênal. Mais presque au même instant, elle se dit : Si je n’empêche pas ce duel, comme certainement
je le puis, je serai la meurtrière de mon mari. Jamais elle n’avait ménagé sa vanité
avec autant d’adresse. En moins de deux heures elle lui fit voir et toujours par des
raisons trouvées par lui, qu’il fallait marquer plus d’amitié que jamais à M.
Valenod, et même reprendre Élisa dans la maison. Madame de Rênal eut besoin de courage
pour se décider à revoir cette fille cause de tous ses malheurs. Mais cette idée venait
de Julien. Enfin, après avoir été mis trois ou quatre
fois sur la voie, M. de Rênal arriva, tout seul, à l’idée financièrement bien pénible,
que ce qu’il y aurait de plus désagréable pour lui, ce serait que Julien au milieu de
l’effervescence et des propos de tout Verrières, y restât comme précepteur des enfants de
M. Valenod. L’intérêt évident de Julien était d’accepter les offres du directeur
du dépôt de mendicité. Il importait au contraire à la gloire de M. de Rênal, que
Julien quittât Verrières pour entrer au séminaire de Besançon ou à celui de Dijon.
Mais comment l’y décider, et ensuite comment y vivrait-il ? M. de Rênal, voyant l’imminence du sacrifice
d’argent, était plus au désespoir que sa femme. Pour elle, après cet entretien,
elle était dans la position d’un homme de cœur qui, las de la vie, a pris une dose
de stramonium ; il n’agit plus que par ressort, pour ainsi dire, et ne porte plus d’intérêt
à rien. Ainsi il arriva à Louis XIV mourant, de dire : Quand j’étais roi. Parole admirable
! Le lendemain dès le grand matin, M. de Rênal
reçut une lettre anonyme. Celle-ci était du style le plus insultant. Les mots plus
grossiers applicables à sa position s’y voyaient à chaque ligne. C’était l’ouvrage
de quelque envieux subalterne. Cette lettre le ramena à la pensée de se battre avec
M. Valenod. Bientôt son courage alla jusqu’aux idées d’exécution immédiate. Il sortit
seul, et alla chez l’armurier prendre des pistolets qu’il fit charger. Au fait, se disait-il, l’administration
sévère de l’empereur Napoléon reviendrait au monde, que moi je n’ai pas un sou de
friponneries à me reprocher. J’ai tout au plus fermé les yeux ; mais j’ai de bonnes
lettres dans mon bureau qui m’y autorisent. Madame de Rênal fut effrayée de la colère
froide de son mari, elle lui rappelait la fatale idée de veuvage qu’elle avait tant
de peine à repousser. Elle s’enferma avec lui. Pendant plusieurs heures elle lui parla
en vain, la nouvelle lettre anonyme le décidait. Enfin elle parvint à transformer le courage
de donner un soufflet à M. Valenod en celui d’offrir six cents francs à Julien, pour
une année de sa pension dans un séminaire. M. de Rênal maudissant mille fois le jour
où il avait eu la fatale idée de prendre un précepteur chez lui, oublia la lettre
anonyme. Il se consola un peu par une idée, qu’il
ne dit pas à sa femme : avec de l’adresse et en se prévalant des idées romanesques
du jeune homme, il espérait l’engager pour une somme moindre, à refuser les offres de
M. Valenod. Madame de Rênal eut bien plus de peine à
prouver à Julien que, faisant aux convenances de son mari le sacrifice d’une place de
huit cents francs que lui offrait publiquement le directeur du dépôt, il pouvait sans honte
accepter un dédommagement. — Mais, disait toujours Julien, jamais je
n’ai eu, même pour un instant, le projet d’accepter ces offres. Vous m’avez trop
accoutumé à la vie élégante, la grossièreté de ces gens-là me tuerait. La cruelle nécessité avec sa main de fer
plia la volonté de Julien. Son orgueil lui offrait l’illusion de n’accepter que comme
un prêt la somme offerte par le maire de Verrières, et de lui en faire un billet portant
remboursement dans cinq ans avec intérêts. Madame de Rênal avait toujours quelque milliers
de francs cachés dans la petite grotte de la montagne. Elle les lui offrit en tremblant, et sentant
trop qu’elle serait refusée avec colère. — Voulez-vous, lui dit Julien, rendre le
souvenir de nos amours abominable ? Enfin Julien quitta Verrières. M. de Rênal
fut bien heureux ; au moment fatal d’accepter de l’argent de lui, ce sacrifice se trouva
trop fort pour Julien. Il refusa net. M. de Rênal lui sauta au cou les larmes aux yeux.
Julien lui ayant demandé un certificat de bonne conduite, il ne trouva pas dans son
enthousiasme de termes assez magnifiques pour exalter sa conduite. Notre héros avait cinq
louis d’économies et comptait demander une pareille somme à Fouqué. Il était fort ému. Mais à une lieue de
Verrières, où il laissait tant d’amour, il ne songea plus qu’au bonheur de voir
une capitale, une grande ville de guerre comme Besançon. Pendant cette courte absence de trois jours,
madame de Rênal fut trompée par une des plus cruelles déceptions de l’amour. Sa
vie était passable, il y avait entre elle et l’extrême malheur, cette dernière entrevue
qu’elle devait avoir avec Julien. Elle comptait les heures, les minutes, qui l’en séparaient.
Enfin, pendant la nuit du troisième jour, elle entendit de loin le signal convenu. Après
avoir traversé mille dangers, Julien parut devant elle. De ce moment, elle n’eut plus qu’une pensée,
c’est pour la dernière fois que je le vois. Loin de répondre aux empressements de son
ami, elle fut comme un cadavre à peine animé. Si elle se forçait à lui dire qu’elle
l’aimait, c’était d’un air gauche qui prouvait presque le contraire. Rien ne put
la distraire de l’idée cruelle de séparation éternelle. Le méfiant Julien crut un instant
être déjà oublié. Ses mots piqués dans ce sens ne furent accueillis que par de grosses
larmes coulant en silence, et des serrements de mains presque convulsifs. — Mais, grand Dieu ! comment voulez-vous
que je vous croie, répondait Julien aux froides protestations de son amie ; vous montreriez
cent fois plus d’amitié sincère à madame Derville, à une simple connaissance. Madame de Rênal, pétrifiée, ne savait que
répondre. — Il est impossible d’être plus malheureuse…
j’espère que je vais mourir… je sens mon cœur se glacer… Telles furent les réponses les plus longues
qu’il put en obtenir. Quand l’approche du jour vint rendre le
départ nécessaire, les larmes de madame de Rênal cessèrent tout à fait. Elle le
vit attacher une corde nouée à la fenêtre sans mot dire, sans lui rendre ses baisers.
En vain Julien lui disait : — Nous voici arrivés à l’état que vous
avez tant souhaité. Désormais vous vivrez sans remords. À la moindre indisposition
de vos enfants, vous ne les verrez plus dans la tombe. — Je suis fâchée que vous ne puissiez
pas embrasser Stanislas, lui dit-elle froidement. Julien finit par être profondément frappé
des embrassements sans chaleur de ce cadavre vivant ; il ne put penser à autre chose pendant
plusieurs lieues. Son âme était navrée, et avant de passer la montagne, tant qu’il
put voir le clocher de l’église de Verrières, souvent il se retourna. XXIV Une Capitale.
Que de bruit, que de gens affairés ! que d’idées pour l’avenir dans une tête
de vingt ans ! quelle distraction pour l’amour !
Barnave. Enfin il aperçut, sur une montagne lointaine,
des murs noirs ; c’était la citadelle de Besançon. Quelle différence pour moi, dit-il
en soupirant, si j’arrivais dans cette noble ville de guerre, pour être sous-lieutenant
dans un des régiments chargés de la défendre ! Besançon n’est pas seulement une des plus
jolies villes de France, elle abonde en gens de cœur et d’esprit. Mais Julien n’était
qu’un petit paysan et n’eut aucun moyen d’approcher les hommes distingués. Il avait pris chez Fouqué un habit bourgeois,
et c’est dans ce costume qu’il passa les ponts-levis. Plein de l’histoire du siège
de 1674, il voulut voir, avant de s’enfermer au séminaire, les remparts et la citadelle.
Deux ou trois fois il fut sur le point de se faire arrêter par les sentinelles ; il
pénétrait dans des endroits que le génie militaire interdit au public, afin de vendre
pour douze ou quinze francs de foin tous les ans. La hauteur des murs, la profondeur des fossés,
l’air terrible des canons, l’avaient occupé pendant plusieurs heures, lorsqu’il passa
devant le grand café sûr le boulevard. Il resta immobile d’admiration ; il avait beau
lire le mot café, écrit en gros caractères au-dessus des deux immenses portes, il ne
pouvait en croire ses yeux. Il fit effort sur sa timidité ; il osa entrer, et se trouva
dans une salle longue de trente ou quarante pas, et dont le plafond est élevé de vingt
pieds au moins. Ce jour-là, tout était enchantement pour lui. Deux parties de billard étaient en train.
Les garçons criaient les points ; les joueurs couraient autour des billards encombrés de
spectateurs. Des flots de fumée de tabac, s’élançant de la bouche de tous, les enveloppaient
d’un nuage bleu. La haute stature de ces hommes, leurs épaules arrondies, leur démarche
lourde, leurs énormes favoris, les longues redingotes qui les couvraient, tout attirait
l’attention de Julien. Ces nobles enfants de l’antique Bisontium ne parlaient qu’en
criant ; ils se donnaient l’air de guerriers terribles. Julien admirait immobile ; il songeait
à l’immensité et à la magnificence d’une grande capitale telle que Besançon. Il ne
se sentait nullement le courage de demander une tasse de café à un de ces messieurs
au regard hautain, qui criaient les points du billard. Mais la demoiselle du comptoir avait remarqué
la charmante figure de ce jeune bourgeois de campagne, qui, arrêté à trois pas du
poêle, et son petit paquet sous le bras, considérait le buste du roi, en beau plâtre
blanc. Cette demoiselle, grande Franc-Comtoise, fort bien faite, et mise comme il faut pour
faire valoir un café, avait déjà dit deux fois, d’une petite voix qui cherchait à
n’être entendue que de Julien : Monsieur ! monsieur ! Julien rencontra de grands yeux
bleus fort tendres, et vit que c’était à lui qu’on parlait. Il s’approcha vivement du comptoir et de
la jolie fille, comme il eût marché à l’ennemi. Dans ce grand mouvement, son paquet tomba. Quelle pitié notre provincial ne va-t-il
pas inspirer aux jeunes lycéens de Paris qui, à quinze ans, savent déjà entrer dans
un café d’un air si distingué ? Mais ces enfants, si bien stylés à quinze ans, à
dix-huit tournent au commun. La timidité passionnée que l’on rencontre en province
se surmonte quelquefois, et alors enseigne à vouloir. En s’approchant de cette jeune
fille si belle, qui daignait lui adresser la parole, il faut que je lui dise la vérité,
pensa Julien, qui devenait courageux à force de timidité vaincue. — Madame, je viens pour la première fois
de ma vie à Besançon ; je voudrais bien avoir, en payant, un pain et une tasse de
café. La demoiselle sourit un peu et puis rougit
; elle craignait, pour ce joli jeune homme, l’attention ironique et les plaisanteries
des joueurs de billard. Il serait effrayé et ne reparaîtrait plus. — Placez-vous ici près de moi, dit-elle
en lui montrant une table de marbre, presque tout à fait cachée par l’énorme comptoir
d’acajou qui s’avance dans la salle. La demoiselle se pencha en dehors du comptoir,
ce qui lui donna l’occasion de déployer une taille superbe. Julien la remarqua ; toutes
ses idées changèrent. La belle demoiselle venait de placer devant lui une tasse, du
sucre et un petit pain. Elle hésitait à appeler un garçon pour avoir du café, comprenant
bien qu’à l’arrivée de ce garçon, son tête-à-tête avec Julien allait finir. Julien,
pensif, comparait cette beauté blonde et gaie à certains souvenirs qui l’agitaient
souvent. L’idée de la passion dont il avait été l’objet lui ôta presque toute sa
timidité. La belle demoiselle n’avait qu’un instant ; elle lut dans les regards de Julien. — Cette fumée de pipe vous fait tousser,
venez déjeuner demain avant huit heures du matin ; alors, je suis presque seule. — Quel est votre nom ? dit Julien, avec
le sourire caressant de la timidité heureuse. — Amanda Binet. — Permettez-vous que je vous envoie, dans
une heure, un petit paquet gros comme celui-ci ? La belle Amanda réfléchit un peu. — Je suis surveillée : ce que vous me demandez
peut me compromettre ; cependant, je m’en vais écrire mon adresse sur une carte, que
vous placerez sur votre paquet. Envoyez-le moi hardiment. — Je m’appelle Julien Sorel, dit le jeune
homme ; je n’ai ni parents, ni connaissance à Besançon. — Ah je comprends, dit-elle avec joie, vous
venez pour l’école de droit ? — Hélas ! non, répondit Julien ; on m’envoie
au séminaire. Le découragement le plus complet éteignit
les traits d’Amanda ; elle appela un garçon : elle avait du courage maintenant. Le garçon
versa du café à Julien, sans le regarder. Amanda recevait de l’argent au comptoir
; Julien était fier d’avoir osé parler : on se disputa à l’un des billards. Les
cris et les démentis des joueurs, retentissant dans cette salle immense, faisaient un tapage
qui étonnait Julien. Amanda était rêveuse et baissait les yeux. — Si vous voulez, mademoiselle, lui dit-il,
tout à coup avec assurance, je dirai que je suis votre cousin ? Ce petit air d’autorité plut à Amanda.
Ce n’est pas un jeune homme de rien, pensa-t-elle. Elle lui dit fort vite, sans le regarder,
car son œil était occupé à voir si quelqu’un s’approchait du comptoir : — Moi je suis de Genlis, près de Dijon
; dites que vous êtes aussi de Genlis, et cousin de ma mère. — Je n’y manquerai pas. — Tous les jeudis à cinq heures, en été,
MM. les séminaristes passent ici devant le café. — Si vous pensez à moi, quand je passerai,
ayez un bouquet de violettes à la main. Amanda le regarda d’un air étonné ; ce
regard changea le courage de Julien en témérité ; cependant il rougit beaucoup en lui disant
: — Je sens que je vous aime de l’amour
le plus violent. — Parlez donc plus bas, lui dit-elle d’un
air effrayé. Julien songeait à se rappeler les phrases
d’un volume dépareillé de la Nouvelle Héloïse, qu’il avait trouvé à Vergy.
Sa mémoire le servit bien ; depuis dix minutes, il récitait la Nouvelle Héloïse à mademoiselle
Amanda, ravie ; il était heureux de sa bravoure, quand tout à coup la belle Franc-Comtoise
prit un air glacial. Un de ses amants paraissait à la porte du café. Il s’approcha du comptoir, en sifflant et
marchant des épaules ; il regarda Julien. À l’instant, l’imagination de celui-ci,
toujours dans les extrêmes, ne fut remplie que d’idées de duel. Il pâlit beaucoup,
éloigna sa tasse, prit une mine assurée, et regarda son rival fort attentivement. Comme
ce rival baissait la tête en se versant familièrement un verre d’eau-de-vie sur le comptoir, d’un
regard Amanda ordonna à Julien de baisser les yeux. Il obéit, et, pendant deux minutes,
se tint immobile à sa place, pâle, résolu et ne songeant qu’à ce qui allait arriver
; il était vraiment bien en cet instant. Le rival avait été étonné des yeux de
Julien ; son verre d’eau-de-vie avalé d’un trait, il dit un mot à Amanda, plaça ses
deux mains dans les poches de sa grosse redingote, et s’approcha d’un billard en sifflant
et regardant Julien. Celui-ci se leva transporté de colère ; mais il ne savait comment s’y
prendre pour être insolent. Il posa son petit paquet, et, de l’air le plus dandinant qu’il
put, marcha vers le billard. En vain la prudence lui disait : Mais avec
un duel dès l’arrivée à Besançon, la carrière ecclésiastique est perdue. — Qu’importe, il ne sera pas dit que je
manque un insolent. Amanda vit son courage ; il faisait un joli
contraste avec la naïveté de ses manières ; en un instant, elle le préféra au grand
jeune homme en redingote. Elle se leva, et, tout en ayant l’air de suivre de l’œil
quelqu’un qui passait dans la rue, elle vint se placer rapidement entre lui et le
billard : — Gardez-vous de regarder de travers ce
monsieur, c’est mon beau-frère. — Que m’importe ? il m’a regardé. — Voulez-vous me rendre malheureuse ? Sans
doute, il vous a regardé, peut-être même il va venir vous parler. Je lui ai dit que
vous êtes un parent de ma mère, et que vous arrivez de Genlis. Lui est Franc-Comtois et
n’a jamais dépassé Dôle, sur la route de la Bourgogne ; ainsi dites ce que vous
voudrez, ne craignez rien. Julien hésitait encore ; elle ajouta bien
vite, son imagination de dame de comptoir lui fournissant des mensonges en abondance
: — Sans doute il vous a regardé, mais c’est
au moment où il me demandait qui vous êtes ; c’est un homme qui est manant avec tout
le monde, il n’a pas voulu vous insulter. L’œil de Julien suivait le prétendu beau-frère
; il le vit acheter un numéro à la poule que l’on jouait au plus éloigné des deux
billards. Julien entendit sa grosse voix qui criait, d’un ton menaçant : Je prends à
faire. Il passa vivement derrière mademoiselle Amanda, et fit un pas vers le billard. Amanda
le saisit par le bras : — Venez me payer d’abord, lui dit-elle. C’est juste, pensa Julien : elle a peur
que je ne sorte sans payer. Amanda était aussi agitée que lui et fort rouge ; elle
lui rendit de la monnaie le plus lentement qu’elle put, tout en lui répétant à voix
basse : — Sortez à l’instant du café, ou je
ne vous aime plus ; et cependant je vous aime bien. Julien sortit, en effet, mais lentement. N’est-il
pas de mon devoir, se répétait-il, d’aller regarder à mon tour ce grossier personnage
? Cette incertitude le retint une heure, sur le boulevard, devant le café ; il regardait
si son homme sortait. Il ne parut pas, et Julien s’éloigna. Il n’était à Besançon que depuis quelques
heures, et déjà il avait conquis un remords. Le vieux chirurgien-major lui avait donné
autrefois, malgré sa goutte, quelques leçons d’escrime ; telle était toute la science
que Julien trouvait au service de sa colère. Mais cet embarras n’eût rien été s’il
eût su comment se fâcher autrement qu’en donnant un soufflet, et, si l’on en venait
aux coups de poings, son rival, homme énorme, l’eût battu et puis planté là. Pour un pauvre diable comme moi, se dit Julien,
sans protecteurs et sans argent, il n’y aura pas grande différence entre un séminaire
et une prison ; il faut que je dépose mes habits bourgeois dans quelque auberge, où
je reprendrai mon habit noir. Si jamais je parviens à sortir du séminaire pour quelques
heures, je pourrai fort bien, avec mes habits bourgeois, revoir mademoiselle Amanda. Ce
raisonnement était beau ; mais Julien, passant devant toutes les auberges, n’osait entrer
dans aucune. Enfin, comme il repassait devant l’hôtel
des Ambassadeurs, ses yeux inquiets rencontrèrent ceux d’une grosse femme, encore assez jeune,
haute en couleur, à l’air heureux et gai. Il s’approcha d’elle et lui raconta son
histoire. — Certainement, mon joli petit abbé, lui
dit l’hôtesse des Ambassadeurs, je vous garderai vos habits bourgeois et même les
ferai épousseter souvent. De ce temps-ci, il ne fait pas bon laisser un habit de drap
sans le toucher. Elle prit une clé et le conduisit elle-même dans une chambre, en
lui recommandant d’écrire la note de ce qu’il laissait. — Bon Dieu ! que vous avez bonne mine comme
ça, M. l’abbé Sorel ! lui dit la grosse femme, quand il descendit à la cuisine ! je
m’en vais vous faire servir un bon dîner ; et, ajouta-t-elle à voix basse, il ne vous
coûtera que vingt sous, au lieu de cinquante que tout le monde paye ; car il faut bien
ménager votre petit boursicot. — J’ai dix louis, répliqua Julien, avec
une certaine fierté. — Ah ! bon Dieu ! répondit la bonne hôtesse
alarmée, ne parlez pas si haut ; il y a bien des mauvais sujets dans Besançon. On vous
volera cela en moins de rien. Surtout n’entrez jamais dans les cafés, ils sont remplis de
mauvais sujets. — Vraiment ! dit Julien, à qui ce mot donnait
à penser. — Ne venez jamais que chez moi, je vous
ferai du café. Rappelez-vous que vous trouverez toujours ici une amie et un bon dîner à
vingt sous ; c’est parler ça, j’espère. Allez vous mettre à table, je vais vous servir
moi-même. — Je ne saurais manger, lui dit Julien,
je suis trop ému, je vais entrer au séminaire en sortant de chez vous. La bonne femme ne
le laissa partir qu’après avoir empli ses poches de provisions. Enfin Julien s’achemina
vers le lieu terrible ; l’hôtesse, de dessus sa porte, lui en indiquait la route. XXV Le Séminaire.
Trois cent trente-six dîners à 83 centimes, trois cent trente-six soupers à 38 centimes,
du chocolat à qui de droit ; combien y a-t-il à gagner sur la soumission ?
Le Valenod de Besançon. Il vit de loin la croix de fer doré sur la
porte ; il approcha lentement ; ses jambes semblaient se dérober sous lui. Voilà donc
cet enfer sur la terre, dont je ne pourrai sortir ! Enfin il se décida à sonner. Le
bruit de la cloche retentit comme dans un lieu solitaire. Au bout de dix minutes, un
homme pâle, vêtu de noir, vint lui ouvrir. Julien le regarda et aussitôt baissa les
yeux. Ce portier avait une physionomie singulière. La pupille saillante et verte de ses yeux
s’arrondissait comme celle d’un chat ; les contours immobiles de ses paupières annonçaient
l’impossibilité de toute sympathie ; ses lèvres minces se développaient en demi-cercle
sur des dents qui avançaient. Cependant cette physionomie ne montrait pas le crime, mais
plutôt cette insensibilité parfaite qui inspire bien plus de terreur à la jeunesse.
Le seul sentiment que le regard rapide de Julien put deviner sur cette longue figure
dévote fut un mépris profond pour tout ce dont on voudrait lui parler, et qui ne serait
pas de l’intérêt du ciel. Julien releva les yeux avec effort, et d’une
voix que le battement de cœur rendait tremblante, il expliqua qu’il désirait parler à M.
Pirard, le directeur du séminaire. Sans dire une parole, l’homme noir lui fit signe de
le suivre. Ils montèrent deux étages par un large escalier à rampe de bois, dont les
marches déjetées penchaient tout à fait du côté opposé au mur, et semblaient prêtes
à tomber. Une petite porte, surmontée d’une grande croix de cimetière en bois blanc peint
en noir, fut ouverte avec difficulté, et le portier le fit entrer dans une chambre
sombre et basse, dont les murs blanchis à la chaux étaient garnis de deux grands tableaux
noircis par le temps. Là, Julien fut laissé seul ; il était atterré, son cœur battait
violemment ; il eût été heureux d’oser pleurer. Un silence de mort régnait dans
toute la maison. Au bout d’un quart d’heure, qui lui parut
une journée, le portier à figure sinistre reparut sur le pas d’une porte à l’autre
extrémité de la chambre, et, sans daigner parler, lui fit signe d’avancer. Il entra
dans une pièce encore plus grande que la première et fort mal éclairée. Les murs
aussi étaient blanchis ; mais il n’y avait pas de meubles. Seulement dans un coin près
de la porte, Julien vit en passant un lit de bois blanc, deux chaises de paille, et
un petit fauteuil en planches de sapin sans coussin. À l’autre extrémité de la chambre,
près d’une petite fenêtre, à vitres jaunies, garnie de vases de fleurs tenus salement,
il aperçut un homme assis devant une table, et couvert d’une soutane délabrée ; il
avait l’air en colère, et prenait l’un après l’autre une foule de petits carrés
de papier qu’il rangeait sur sa table, après y avoir écrit quelques mots. Il ne s’apercevait
pas de la présence de Julien. Celui-ci était immobile, debout vers le milieu de la chambre,
là où l’avait laissé le portier, qui était ressorti en fermant la porte. Dix minutes se passèrent ainsi ; l’homme
mal vêtu écrivait toujours. L’émotion et la terreur de Julien étaient telles, qu’il
lui semblait être sur le point de tomber. Un philosophe eût dit, peut-être en se trompant
: C’est la violente impression du laid sur une âme faite pour aimer ce qui est beau.
L’homme qui écrivait leva la tête ; Julien ne s’en aperçut qu’au bout d’un moment,
et même, après l’avoir vu, il restait encore immobile comme frappé à mort par
le regard terrible dont il était l’objet. Les yeux troublés de Julien distinguaient
à peine une figure longue et toute couverte de tâches rouges, excepté sur le front,
qui laissait voir une pâleur mortelle. Entre ces joues rouges et ce front blanc, brillaient
deux petits yeux noirs faits pour effrayer le plus brave. Les vastes contours de ce front
étaient marqués par des cheveux épais, plats et d’un noir de jais.
— Voulez-vous approcher, oui ou non ? dit enfin cet homme avec impatience.
Julien s’avança d’un pas mal assuré, et enfin, prêt à tomber et pâle, comme
de sa vie il ne l’avait été, il s’arrêta à trois pas de la petite table de bois blanc
couverte de carrés de papier. — Plus près, dit l’homme.
Julien s’avança encore en étendant la main, comme cherchant à s’appuyer sur quelque
chose. — Votre nom ?
— Julien Sorel. — Vous avez bien tardé, lui dit-on, en
attachant de nouveau sur lui un œil terrible. Julien ne put supporter ce regard ; étendant
la main comme pour se soutenir, il tomba tout de son long sur le plancher.
L’homme sonna. Julien n’avait perdu que l’usage des yeux et la force de se mouvoir
; il entendit des pas qui s’approchaient. On le releva, on le plaça sur le petit fauteuil
de bois blanc. Il entendit l’homme terrible qui disait au portier :
— Il tombe du haut mal apparemment, il ne manquait plus que ça.
Quand Julien put ouvrir les yeux, l’homme à la figure rouge continuait à écrire ; le
portier avait disparu. Il faut avoir du courage, se dit notre héros, et surtout cacher ce
que je sens : il éprouvait un violent mal de cœur ; s’il m’arrive un accident,
Dieu sait ce qu’on pensera de moi. Enfin l’homme cessa d’écrire, et regardant
Julien de côté : — Êtes-vous en état de me répondre ? — Oui, monsieur, dit Julien, d’une voix
affaiblie. — Ah ! c’est heureux. L’homme noir s’était levé à demi et
cherchait avec impatience une lettre dans le tiroir de sa table de sapin qui s’ouvrit
en criant. Il la trouva, s’assit lentement, et regardant de nouveau Julien, d’un air
à lui arracher le peu de vie qui lui restait : — Vous m’êtes recommandé par M. Chélan,
c’était le meilleur curé du diocèse, homme vertueux s’il en fut, et mon ami depuis
trente ans. — Ah ! c’est à M. Pirard que j’ai l’honneur
de parler, dit Julien d’une voix mourante.

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